Pas à pas... خطوة بخطوة

بحوث في النَفَسِيّة

إنسياق متموضع

Recherches Spirites


Dérive situationniste


« Naître, mourir, renaître encore et progresser sans cesse, telle est la loi »

« ولادة ثم ممات ثم ولادة مجددا مرة بعد أخرى، فتطور دون هوادة؛ تلك هي سنة الحياة !»

De l'âme à l'Esprit من الروح إلى النفس

خلافا لما يذهب إليه البعض، من باب التعريب الحرفي، من ترجمة Spiritisme إلى الأرواحية، فإني أعتقد أن أفضل ترجمة لهذه الكلمة هي ما ارتأيت وكما أبينه في هذه المدونة؛ فالترجمة الأفضل لكلمة Esprit هي النفس، بينما تبقى الروح مرادفة لكلمة Âme؛ وبذلك يكون التعريب الآصح لكلمة Spiritisme هو : النفسية، بتحريك النون والفاء.

Du soufisme -1- في التصوف


مدخل للتصوف
مراجع هامة
Introduction au soufisme
Références majeures


رأينا في مقال سابق مدى إمكانية اعتبار التصوف الإسلامي مدخلا للنفسية العربية. وقبل مواصلة التعريف بالتصوف، نورد هنا كمدخل لدراسته أهم المراجع بالعربية واللاتينية. وقد استقيناها من مؤلف محمد بن الطيب : «إسلام المتصوفة» الصادر عن دار الطليعة، بيروت سنة 2007 في سلسلة «الإسلام واحدا ومتعددا» تحت إشراف الدكتور عبد المجيد الشرفي. 
فمن الدراسات الجادة المفيدة بالعربية في معرفة التصوف، تلك التي لا تنزع كما هو الحال في الأغلب نزعتي المدح و القدح، نسوق المؤلفات التالية :
* أبو العلا عفيفي :


   - التصوف : الثورة الروحية في الإسلام، القاهرة 1963
 - «"الأعيان الثابتة" في مذهب ابن عربي - و"المعدومات" في مذهب المعتزلة» ضمن :  الكتاب التذكاري محي الدين بن عربي، القاهرة، 1969 ص ص 209 - 220.

       




* محمد مصطفى حلمي :



* سعاد الحكيم :

- ابن عربي، ومولد لغة جديدة، بيروت 1991.


- المعجم الصوفي، الحكمة في حدود الكلمة، بيروت 1981.
* نصر حامد أبو زيد :





                                                                    * عبد اللطيف الشاذلي

- التصوف والمجتمع، نماذج من القرن 10 هجرية، جامعة  الحسن الثاني، 1989.


* عثمان يحي
- تحقيق «الفتوحات المكية» لابن عربي.

  * Othmane Yahya
Histoire et classification de l'oeuvre d'Ibn Arabi, 2 vol. Thèse, Damas, 1964.


أما المراجع الأعجمية، فنلاحظ أولا أن أكثرها من النوع الوصفي الاستكشافي التي هدفها هو التعريف بالتصوف والاطلاع على أهم معالمه و أبرز أعلامه مع تقديم نماذج مترجمة من نصوصه. ومنها أيضا، مع ندرتها، دراسات علمية فيها سعة اطلاع وعمق في التفكير ونفاذ إلى دقائق المشكلات وتفطن إلى لطائف المعارف وغوامض المعاني. وتلحق بهذه الدراسات، من ناحية، مراجع معرفية ذات بال لجيل من الرواد في هذا الميدان، ومن ناحية أخرى، دراسات حديثة اعتنت بصفة خاصة بما يسمى بالتصوف الطرقي.    
ومن النوع الأول، نسوق المراجع التالية : 
* Jean Chevalier






* Roger Deladrière


* Annemarie Schimmel :







* Martin Lings

* Léo Schaya




* Titus Burckhardt

أما مراجع النوع الثاني، فهي الآتية : 


* Michel Chodkiewicz
- Un océan sans rivage. Ibn Arabi : Le livre et la loi. Seuil, Collection : La librairie du XXe siècle, Paris, 2006.   
  












* William Chittick :











- Soufism : A Short Introduction. Oxford : Oneword, 2000.
 




- The Sufi Path of knowledge : Ibn al-Arabi's Metaphysics of Imagination. State University of New York Press, 1989.






* Eric Geoffroy :

ونذكر من مراجع جيل الرواد :
* Reynold A. Nicholson

* أبو العلا عفيفي :
- تعريب كتاب ر. أ. نيكلسون : في التصوف الإسلامي وتاريخه، القاهرة، 1956.   
* نورالدين شربية :
- تعريب كتاب ر. أ. نيكلسون : الصوفية في الإسلام. القاهرة، 2002.

* Louis Massignon
- Essai sur les origines du lexique technique de la mystique musulmane. Paris, 1954. 


* Henry Corbin :











- En Islam Iranien, aspects spirituels et philosophiques. Gallimard, Tel, Paris 1991.  

- Le paradoxe du Monothéisme, L'Herne, Mythes et religions, Paris 2003.


ومن الدراسات الحديثة، نشير إلى كتابين، وبخاصة إلى الكتاب الجماعي الأول :
* A. Popovic et G. Veinstein (Direction)

* Rachida Chih

Du soufisme -11- في التصوف

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Article d'Éric Geoffroy
Le paradoxe de la nature humaine, selon Rumi
Célébration du 8OOe anniversaire de la naissance de Mawlana Jalal ed-Din Rumi à l’UNESCO 
6 Septembre 2007
« L’homme est quelque chose d’immense. En lui tout est inscrit, mais ce sont les voiles et les ténèbres qui l’empêchent de lire en lui cette science »
« Tu vaux plus que les deux mondes. Que faire ? Tu ne connais pas ta valeur... »
Rumi, Fîhi-mâ-fîhi


Dans l’ensemble de son œuvre, Rumi proclame éminemment la dignité humaine. Il voit en l’homme le but de la création, et le point d’aboutissement du projet divin. Si l’homme est la dernière créature à être entrée dans l’existence phénoménale, c’est que les autres règnes (minéral, végétal, animal..) avaient pour tâche de préparer son avènement ; ils sont donc des moyens pour lui de parvenir à la perfection. A cet effet, Rumi prend l’image, bien connue, du jardinier qui, pour mener à terme sa récolte, doit d’abord préparer le sol, semer les graines, arroser, tailler, etc. :
« La forme extérieure de la branche est l’origine du fruit, mais intérieurement la branche n’est venue à l’existence que pour le fruit.
S’il n’y avait eu ni désir ni espoir du fruit, pourquoi le jardinier aurait-il planté l’arbre ?
Donc, selon la réalité intérieure, le fruit a donné existence à l’arbre, même si, en apparence, l’arbre a donné naissance au fruit.
C’est pourquoi le Prophète a dit : ‘‘Adam et les autres prophètes me suivent derrière mon étendard’’
Et c’est pourquoi ce maître de connaissance a prononcé cette parole allusive : ‘‘Nous sommes les derniers et les devanciers’’ [1] ».
Nous sommes en effet les derniers dans l’ordre de la création physique, manifestée, et les premiers dans l’ordre métaphysique. Ce constat vaut aussi bien pour :
 le règne humain, par rapport aux autres créatures,
 l’islam, dernière religion révélée pour ce cycle d’humanité,
 Muhammad, « Sceau des prophètes », mais mobile et source de la création, raison d’être du cosmos. Rumi fait souvent référence au hadîth qudsî suivant : Law lâka mâ khalaqnâ al-aflâk : « N’eusse été pour toi [Ô Muhammad], Nous n’aurions pas créé le cosmos ! »
Rumi continue donc le passage précédent du Mathnawi en indiquant :
« Si en apparence je suis né d’Adam, en réalité je suis l’ancêtre de tout ancêtre [...]
C’est pourquoi le père (Adam) est né de moi, c’est pourquoi en réalité l’arbre est né du fruit » [2].
Pour Rumi, il y a trois sortes d’hommes : les êtres bestiaux, les êtres ordinaires, et les êtres angéliques, c’est-à-dire les prophètes et leurs successeurs, les saints. Parmi les êtres angéliques, Rumi affirme la précellence de Muhammad : pour lui, les prophètes et les saints sont comparables à des rayons issus du soleil muhammadien [3]. Un maître soufi quasiment contemporain de Rumi, Ibn ‘Atâ’ Allâh, exprimait en termes assez similaires ce thème de la « lumière muhammadienne » (al-nûr al-muhammadî) : « Puisque tu as conscience que la mission de guide spirituel ne saurait prendre fin, après le cycle de la prophétie, tu peux en déduire que la lumière qui se dégage des saints provient de l’irradiation de celle de la prophétie sur eux. Sache que la « réalité muhammadienne » ( al-haqîqa al-muhammadiyya) est semblable au soleil, et la lumière du coeur de chaque saint à autant de lunes. Tu le sais, la lune éclaire parce que la lumière du soleil se pose sur elle et qu’elle la réfléchit. Le soleil illumine donc de jour, mais aussi de nuit par l’intermédiaire de la clarté lunaire : il ne se couche jamais ! [4] ». Le Prophète est donc « l’Homme parfait » (al-insân al-kâmil) : cette expression appartient plutôt à la terminologie d’Ibn ‘Arabî qu’à celle de Rumi, mais la doctrine en est identique.
L’homme en général est le médiateur, le chaînon qui relie la création au Divin. A son insu, il purifie ce qui était souillé [5]. Il est la porte pour aller à Dieu :
« Tu es la porte de la cité de la connaissance [6], puisque tu es les rayons du soleil de la clémence [7] ».
D’évidence, Rumi fait fructifier l’enseignement coranique de la khilâfa : l’homme est le représentant de Dieu sur terre (khalîfat Allâh fî l-ard). Par ailleurs, une de ses assises doctrinales est celle du « Pacte » (mîthâq) passé, selon le Coran (7 : 172) entre Dieu et l’humanité dans le monde spirituel, pré-créaturel. Le thème corollaire de ce Pacte est le « dépôt sacré » (amâna) : selon le Coran 33 : 72, l’homme accepte, assume, ce dépôt, lors de l’alliance contractée avec Dieu, même si, toujours selon le Coran, il ne se montre pas à la hauteur de la tâche qui va lui incomber. Mais ce qui importe pour Rumi, dans ce contexte, c’est que l’homme est doté de la faculté de choisir ; il est libre, et c’est une qualité qu’il partage avec Dieu [8].
C’est précisément ce « dépôt » spécifique à la nature humaine, cette part divine que l’homme porte en lui, qui lui assigne un destin comparable à nulle autre créature, une mission particulière :
« Si tu dis : ‘‘Je n’accomplis pas la tâche qui m’incombe, mais je réalise d’autres choses’’, sache que l’homme n’a pas été créé pour faire ces autres choses. C’est comme si tu prenais dans le trésor du roi un sabre indien inestimable, du meilleur acier, et que tu l’utilisais comme un couteau de boucher pour couper de la viande putréfiée [9] ».
Suite au processus de l’incarnation, l’homme a en effet oublié son origine céleste et sa mission : il s’est identifié avec sa forme... Cependant, bien que sa conscience se soit obscurcie, il ressent un pénible sentiment d’aliénation, et une profonde nostalgie de son état primordial de pureté et d’unité, ce que l’islam appelle la fitra. Et l’on sait que le thème majeur de l’œuvre de Rumi est sans doute cet exil de l’homme sur terre, loin de la patrie spirituelle, et le sentiment d’enfermement dans la prison du corps et du monde phénoménal. La référence scripturaire ici est ce hadîth : « Ce bas-monde est la prison du croyant, et le paradis du mécréant ». Les êtres les plus conscients de cet état de déchéance n’auront pour but, au cours de leur existence, que de se souvenir du Pacte, et de chercher à re-trouver Dieu. D’où la pratique essentielle, dans le soufisme, du dhikr, « souvenir-invocation » de Dieu.
Pour autant, la chute de l’homme de son état paradisiaque vers la condition terrestre a un sens positif en islam et dans le soufisme. En effet, si Adam n’avait chuté, toutes les possibilités présentes, inhérentes dans l’Essence divine n’auraient pu se déployer. Si tous les humains atteignaient l’état d’« Homme parfait » (insân kâmil), le monde serait immédiatement réintégré dans le Principe divin, le Paradis serait rétabli, et le monde cesserait d’exister... C’est sa séparation d’avec Dieu qui solidifie le monde [10]. Il revient donc à l’homme de se réintégrer dans l’Unicité, de re-connaître Dieu dans le monde de la dualité, malgré l’action d’Iblîs, du Shaytân. En effet, conformément au sens de la racine arabe Sh T N, ou Sh Y T N, qui signifie « diviser, séparer », Satan tente d’empêcher l’homme de se résorber dans l’Unicité.
Mais comment se libérer de la dualité que nous impose notre ego et le monde ? Certainement pas par la raison raisonnante, nous dit Rumi, ce ‘‘mental’’ qui nous joue bien des tours, et stimule passions et illusions. Le seul moyen est la « mort initiatique », c’est-à-dire la purification de l’ego. Rumi insiste sur ce point en employant diverses images. Il qualifie par exemple l’ego non travaillé, non épuré sur le plan spirituel, d’« âne » ; or cet ego doit se transmuer en Jésus, en ‘‘ego christique’’ [11].
Les prescriptions et rites de l’islam, tels que la prière (salât) ont ici un effet salvateur :
« Tu es vivant, fils du Vivant, toi le bienheureux !
Tu n’étouffes donc pas dans cette tombe étroite ?
Tu es le Joseph de ton temps et le soleil du firmament
Sors de ce puits, sors de cette prison, montre ton visage !
C’est dans le cœur de la baleine que ton Jonas a mûri
Qu’est-ce qui l’a libéré ? De prier son Seigneur ! [
12] »
Dans ce processus de purification, Rumi insiste sur les vertus de la souffrance :
« C’est la douleur qui guide l’homme en toute chose. Tant que l’on ne souffre pas du désir et de l’amour d’une chose, on ne forme pas l’intention de l’accomplir. Et sans douleur, on ne peut rien accomplir, que ce soit dans le domaine matériel ou spirituel [...] Tant que Marie n’éprouva pas les douleurs de l’enfantement, elle ne se dirigea pas vers l’arbre du bonheur [13] ».
Pour conclure, le paradoxe de la nature humaine et du monde phénoménal réside dans le fait que l’une et l’autre subsistent grâce à - ou à cause de ? - l’inconscience de la plupart des hommes, leur distraction (ghafla en arabe) à l’égard de la réalité divine, leur oubli, leur amnésie quasi générale à l’égard de leur patrie spirituelle. Il s’agit là d’un leitmotiv chez Rumi, notamment dans le Fîhi-mâ-fîhi, qu’il faut toujours placer en effet de miroir avec la supériorité que Rumi, conformément à l’enseignement coranique, accorde à la créature humaine. Bien conscient du hadîth selon lequel « Les hommes sont endormis, et ce n’est que lorsqu’ils meurent qu’ils s’éveillent », Rumi disait : « Je ne suis venu sur terre que pour réveiller les âmes endormies » [14], ou encore « Si nous nous laissions aller au sommeil, qui guérirait ces infortunés endormis ? Je les ai tous pris à ma charge afin de les demander à Dieu et de les faire parvenir à la perfection [15] ».
Et c’est précisément le rôle de l’être éveillé, du maître spirituel qu’était Rumi, que de pratiquer sur son disciple la maïeutique, comme l’affirmait Eva de Vitray-Meyerovitch [16], c’est-à-dire « l’art de faire accoucher » les esprits, de faire évoluer le petit moi vers le grand Soi, ou, pour reprendre la terminologie de Rumi, de transmuer l’âme bestiale en âme angélique et au-delà de l’état angélique, puisque, pour citer le penseur français Pascal (m. 1662), « l’homme passe infiniment l’homme ».
Notes
[1] Mathnawi, IV, 520-526. Voici le texte arabe du hadîth : Nahnu al-âkhirûn al-sâbiqûn.
[2] Ibid., IV, 527, 529.
[3] Mathnawi, III, 4542 ; VI, 2151-2162.
[4] La sagesse des maîtres soufis, introduction, traduction et notes par E. Geoffroy, Paris, 1998, p. 34.
[5] Fîhi-mâ-fîhi, chap. 8.
[6] Référence au hadîth où le Prophète déclare « Je suis la cité de la connaissance, et ‘Alî en est la porte ».
[7] Mathnawi, I, 3763.
[8] Mathnawi, V, 3087-3088 ; IV, 2914 notamment.
[9] Fîhi-mâ-fîhi, traduction par L. Anvar-Chenderoff, Rûmî, Paris, 2004, p. 180.
[10] W. Chittick, The Sufi Doctrine of Rumi, Bloomington (USA), 2005, p. 58-60.
[11] Dîwân, éd. Furûzânfar, Téhéran, 1957-1967, poème n° 1816.
[12] Mathnawi, traduction L. Anvar-Chenderoff, op. cit., p. 181.
[13] Fîhi-mâ-fîhi, traduction par L. Anvar-Chenderoff, op. cit., p. 188.
[14] Eva de Vitray-Meyerovitch, Islam, l’autre visage, Paris, 1995, p. 152.
[15] Eva de Vitray-Meyerovitch, Rûmî et le soufisme, Paris, 1977, rééd. 2005, p. 123.
[16] Ibid., p.130.

Cet article est consultable à l'adresse suivante :
http://www.eric-geoffroy.net/Le-paradoxe-de-la-nature-humaine

Du soufisme -10- في التصوف

مدخل للتصوف
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Introduction au soufisme
Références majeures


Lings : Qu'est-ce que le soufisme? Points Sagesse  Paris 1977
Présentation de l'éditeur
Dernière Révélation en date, l'Islam affirme être un retour à la religion primordiale. Il constitue par ailleurs un pont entre l'Orient et l'Occident. On comprend la portée du soufisme - la forme qu'a prise la mystique en Islam - qui se définit comme une "saveur", et dont le but est la connaissance directe des vérités divines.
Ce livre, inédit en français, présente son histoire millénaire et son actualité, son originalité et son universalité, son but et sa méthode, dans leur ampleur et dans leur pureté.


Jean Chevalier : Le soufisme ou l'ivresse de Dieu dans la tradition de l'islam - Éd. Cultures, arts, loisirs. Collection : Bibliothèque de l'irrationnel et des grands mystères. Retz/Celt, Paris, 1974. 

Table des matières     Pages
INTRODUCTION   13
JARDINS MYSTIQUES SUR TERRES DE SANG 25
Les germes mystiques du Qoràn  39
L'étouffement juridicothéologique  48
La contagion spirituelle du milieu  55
Le rôle incitateur des philosophes psychagogues           68
FIGURES DE PROUE DE LEXPANSION MYSTIQUE  77
L'invasion mystique chez les philosophes 107
Sohrawardî ou larchange empourpré         126
Ibn Arabi le très grand maître 137
Jétais cru ou la jeunesse du poète    162
Shams de Tabriz 168
Le fondateur de Tordre des Derviches tourneurs         175
L'expérience de la parole                 185
Guides et confréries         195
Les degrés de lascension mystique 207
Prière musique et danse              219
Amour et mystique          237
Vocabulaire des termes arabes          251


Article d'Éric Geoffroy

L’islamité du soufisme et son apport à la spiritualité universelle
* La conduite des soufis est la plus parfaite, leur cheminement le meilleur, et leur caractère le plus pur.
Ghazâlî, célèbre savant, surnommé « la preuve de l’islam » (m. 1111) [1].
* Le soufisme est une des sciences de la Sharî‘a.
Ibn Khaldûn, savant et historien bien connu (m. 1406) [2].
* La Loi (Sharî‘a) et la Réalité spirituelle (Haqîqa) sont indissociables.
Z. al-Ansârî, grand cadi égyptien (m. 1520) [3].
Ces quelques témoignages émanant de personnalités de l’islam exotérique situent d’emblée la spiritualité islamique dans une perspective centrale par rapport à la religion qui la supporte. Le soufisme, loin d’être un phénomène marginal, excentrique au sein de l’islam, en représente au contraire la quintessence, le « coeur » (lubb), comme l’ont affirmé tant de maîtres. Il ne s’agit nullement d’une pétition de principe ou d’un voeu pieux, mais d’une réalité historique qu’aucun chercheur sérieux ne peut nier. Répétons-le à ceux qui, dans leurs diatribes, osent encore utiliser le soufisme comme levier contre l’islam : il n’y a pas d’une part un islam exotérique qui se réduirait à un formalisme juridique, et d’autre part une mystique d’essence hétérodoxe, espace de "liberté", qui aurait vu le jour en réaction à ce carcan. L’islam, comme toute religion sémitique, part des réalités les plus concrètes, les plus extérieures, pour les intérioriser et les spiritualiser. Les cinq piliers de l’islam, par exemple, sont habités par le soufisme, comme l’esprit habite le corps. Car qu’est-ce que le soufisme sinon le fait de « goûter » la dimension ésotérique, spirituelle de l’islam ? C’est cette perception qui donne tout son sens aux versets du Coran, aux piliers de l’islam et à ses différents rites. L’islam trouve précisément sa plénitude dans cet équilibre entre la matière et l’esprit, entre le rite et son efficience symbolique et initiatique.
Le soufisme et le Coran
Certains anciens orientalistes, mûs par des considérations d’ordre idéologique plus que scientifique, cherchèrent des origines non islamiques au soufisme : une spiritualité aussi puissante, aussi universaliste ne pouvait émaner de la « religion de Mahomet » ! Ils rivalisèrent alors pour trouver, qui une source chrétienne, qui une source hindoue, qui une source hellénistique... à la mystique musulmane. Ces allégations ont été nettement et définitivement réfutées par L. Massignon (m. 1962) - célèbre islamologue, et grand chrétien aussi - lequel a prouvé le caractère foncièrement coranique du soufisme. « C’est du Coran, constamment récité, médité, pratiqué, que procède le mysticisme islamique, dans son origine et son développement » déclarait Massignon [4]. Dans sa célèbre thèse, La Passion de Hallâj, publiée la première fois en 1914, il reconnaissait qu’ « il y a dans le Coran les germes réels d’une mystique, germes susceptibles d’un développement autonome, sans fécondation étrangère » [5]. De façon révélatrice, un polémiste aussi malveillant que M. Ibn Warraq se fonde sur des orientalistes antérieurs à Massignon pour arguer de la non-islamité du soufisme [6]. Parmi eux figure Nicholson, à propos duquel l’islamologue allemande contemporaine A. Schimmel, bien connue elle aussi, déclare : « Nicholson n’a pas compris que le mouvement ascétique du début [de l’islam] pouvait sans difficulté être expliqué à partir de ses racines islamiques et que, par conséquent, la forme originale du soufisme était un produit naturel de l’islam lui-même » [7].
Depuis, les chercheurs ont exploré beaucoup de textes inédits de la littérature soufie, et approfondi leur connaissance de l’oeuvre des grands maîtres : leur travaux confirment les intuitions de Massignon, et établissent, d’une manière ou d’une autre, l’axialité islamique du soufisme (ce qui, au demeurant, paraît logique). M. Chodkiewicz, par exemple, spécialiste incontesté d’Ibn ‘Arabî (m. 1240), a montré que l’exégèse que fait ce maître du Coran témoigne de « la plus scrupuleuse attention à la lettre ». « En tous ses écrits, poursuit-il, le Coran est visiblement ou invisiblement présent à la fois dans la texture de l’enseignement qu’ils enferment et dans la structure qui en ordonne l’exposé » [8]. Dans le cadre qui nous est imparti, nous ne pouvons citer un certain nombre de versets ayant une portée directement spirituelle, voire initiatique, et que tout musulman "soufi" médite (rappelons au passage qu’une proportion assez faible de versets a une nature juridique ou normative). C’est presque une banalité de dire que les traités doctrinaux des maîtres soufis se nourrissent du Coran et du Hadîth (paroles du Prophète). Il faut mentionner tout spécialement les hadîth qudsî, paroles divines rapportées par le Prophète, dans lesquelles Dieu s’adresse, à la première personne, aux croyants ou aux hommes en général : Dieu nous y fait pénétrer dans Son intimité et Sa proximité.
Ce qui précède ne signifie pas qu’il n’y ait pas eu d’emprunt de la part du soufisme à l’une ou l’autre spiritualité (christianisme, hindouïsme, bouddhisme...), mais là n’est pas l’essentiel. Par ailleurs, le soufisme a lui aussi influencé d’autres mystiques. Ainsi, il est maintenant avéré que Saint Jean de la Croix a assimilé des éléments doctrinaux provenant de l’école shâdhilie, implantée notamment au Maghreb. Nous pourrions multiplier les exemples.

Le soufisme et la Loi (Sharî‘a)
Parmi les autres poncifs ressassés par les anciens fossoyeurs de l’islam - et qui ne sont plus du tout crédibles aujourd’hui - figure le mépris qu’auraient affiché les soufis à l’égard de la Sharî‘a et des prescriptions islamiques en général. Voyons donc ce que pensaient les quatre fondateurs de rites juridiques, censés être à l’origine du soit-disant légalisme ritualiste de l’islam. On constate d’abord qu’ils sont unanimement considérés comme des saints (awliyâ’), et non comme de simples juristes. Le premier dans l’ordre chronologique, Abû Hanîfa, a même exercé une sorte de maîtrise spirituelle puisqu’il figure dans une chaîne initiatique majeure du soufisme [9]. Du deuxième, l’imam Mâlik, nous possédons un aphorisme précieux : « Celui qui s’adonne au soufisme sans connaître le droit musulman tombe dans l’hérésie ; celui qui étudie le droit en négligeant le soufisme finit par corrompre son âme ; seul celui qui pratique les deux sciences parvient à la réalisation spirituelle ». Du troisième, l’imam al-Shâfi‘î, nous avons cet aveu : « J’aime trois choses en ce monde : l’absence de maniérisme, fréquenter les humains dans une atmosphère paisible, et suivre la voie des soufis » [10]. Le quatrième, Ahmad Ibn Hanbal, était d’abord hostile aux soufis, puis, après avoir côtoyé l’un d’entre eux, il fit à son fils cette recommandation : « Cherche la compagnie des soufis, car ils nous dépassent quant à la science, le contrôle de soi et l’énergie spirituelle » [11].
Certes, les premiers mystiques ont parfois perdu pied au cours de leurs expériences pionnières, mais ils ont pu les mener à bien parce qu’ils restaient dans le cadre protecteur des sources scripturaires et de la Loi. Junayd de Bagdad (m. 911), surnommé « le seigneur de l’Ordre des soufis » et qui reste la référence majeure des spirituels musulmans insistait sur ce point : « Ne suivez jamais quelqu’un qui ne maîtrise ni le Coran ni la Tradition du Prophète, car notre science [le soufisme] est totalement liée à l’un et à l’autre » [12]. Comment M. Ibn Warraq peut-il affirmer qu’Abû Yazîd Bistâmî (qu’il fait d’ailleurs mourir sept siècles plus tard qu’il ne le faudrait !) accordait peu de valeur à l’observance de la Sharî‘a, alors que le saint a déclaré expressément son attachement à celle-ci, saint qui jeûnait tout au long de l’année, lisait le Coran dans sa totalité chaque jour et a accompli quarante-cinq fois le Pèlerinage [13] ? Quant au célèbre Hallâj (m. 922), dont M. Ibn Warraq fait un martyr du « légalisme froid » de l’islam [14], on sait qu’il recherchait la mort et qu’il a dans ce but provoqué les autorités religieuses et surtout politiques. Son propre maître, Junayd, l’avait d’ailleurs désavoué auparavant, et Ibn ‘Arabî voyait dans ce désir de la mort physique (le soufi vise la mort initiatique) une déficience spirituelle [15]. Ibn Warraq met également en cause l’orthodoxie du cheikh Abû Sa‘îd (m. 1049), lui qui passait ses nuits à lire le Coran et ses journées à balayer les mosquées, lui à propos duquel un grand savant exotérique confessa : « Personne ne possède ce que le Shaykh tient de la Loi religieuse et de la Voie mystique » [16].
Il ne faut pas confondre la périphérie avec le centre, l’exception avec la règle. Il y a toujours eu des derviches hétérodoxes, que les soufis ont appelé « les intrus », et qu’ils ont été les premiers à stigmatiser. Le soufi ne transgresse pas la Sharî‘a ; il en épouse la lettre pour mieux la transmuer en esprit. La lettre est aussi indispensable à l’esprit que l’esprit l’est à la lettre : en vérité, il s’agit des deux faces d’une même réalité. Un spiritualiste - formule moins restrictive que le terme "soufi" - respecte en définitive davantage la Loi sacrée qu’un autre musulman, car il en perçoit mieux la profondeur de sens. Pour lui, la Loi ne se résume pas à un ensemble d’injonctions et à un cadre de protection ; elle est, à travers tout cela et au-delà, source d’illumination. Il s’agit là d’une conception difficile à appréhender pour les Occidentaux.
Nous avons un témoignage précieux, car impartial, en la personne d’Ibn Khaldûn, souvent considéré comme le fondateur de la philosophie de l’histoire, et de la sociologie. Or celui-ci réfute l’accusation selon laquelle les mystiques auraient développé « une seconde Loi » : « l’océan sans fin de leur goût spirituel, déclare t-il, s’insère dans les cinq piliers, de la même façon que le particulier s’inscrit dans le général » [17].
Objectivement, l’idéal de nombre de musulmans, et de savants/oulémas parmi eux, a été de réaliser l’osmose entre l’exotérique et l’ésotérique, entre la Loi et la Voie, entre l’esprit et la lettre. Nous trouvons ainsi de façon récurrente, dans les sources, le profil du savant-soufi. Ce qui est remarquable, c’est que ce sont les plus grands savants de leur temps qui étaient affiliés au soufisme. Quoi de plus normal ? Les soufis se définissent comme l’élite spirituelle (al-khâssa), qui correspondait le plus souvent, dans les sociétés traditionnelles, à l’élite intellectuelle. A l’université al-Azhar du Caire, on enseigne, depuis au moins le XIIIe siècle, le soufisme au même titre que les autres sciences islamiques et, lorsqu’on lit les sources médiévales, on parvient parfois difficilement à distinguer le soufi du savant ou du juriste. L’école shâdhilie compte nombre de personnages ayant ce profil, depuis Ibn ‘Atâ’ Allâh, qui enseignait à al-Azhar « les deux sciences, exotérique et ésotérique » [18] jusqu’au recteur de cette université dans les années 1960 : le cheikh ‘Abd al-Halîm Mahmûd. Il en va de même à l’heure actuelle où, pour nous limiter à un seul exemple, le grand mufti - quoi de plus officiel en islam ? - de Syrie est aussi un cheikh naqchbandi notoire. Du XIIIe au XIXe siècle, c’est toute la société musulmane qui était fortement imprégnée de mystique, du simple artisan au gouvernant. Les sultans ottomans n’étaient-ils pas été affiliés à une ou plusieurs confréries ?
Pour mieux infirmer la représentation d’un légalisme étroit que d’aucuns ont de l’islam, prenons l’exemple de Suyûtî (m. 1511), savant égyptien sollicité de son vivant pour ses fatwâ, de l’Inde musulmane jusqu’au Sahel. Il est encore très lu aujourd’hui car il a laissé environ mille ouvrages ! Or les fatwâ de Suyûtî concernent aussi bien le droit, bien sûr (d’où la traduction de fatwâ par "avis juridique"), que la langue ou ... le soufisme. Il y avance notamment, en partant de cas concrets, que les saints ont le don d’ubiquité et qu’ils ont pouvoir sur le monde des formes, ou encore que le Prophète avait parlé explicitement de l’existence d’une hiérarchie ésotérique des saints. Lui-même étant rattaché à un maître soufi, Suyûtî va user de son prestige scientifique pour mieux asseoir la mystique au sein de la culture islamique. Il affirme ainsi que le "dévoilement intuitif" des soufis est infaillible, et qu’il a autant de valeur juridique que n’importe quelle déduction rationnelle : une telle audace doctrinale, il faut en convenir, venant d’une autorité à priori "exotérique", ne va de soi dans aucune religion instituée.
Jusqu’à ce qu’apparaisse l’idéologie wahhabite (XVIIIe s.), nul savant ne rejetait en bloc la mystique. Les censeurs n’en critiquaient que des aspects précis, ce qui ne les empêchait pas d’être eux-mêmes affiliés au soufisme ! Le meilleur exemple, sur ce point, reste Ibn Taymiyya (m. 1328). Les Wahhabites, notamment, ont tronqué sa véritable personnalité en présentant ce "docteur de la Loi" comme un adversaire acharné du soufisme, alors que lui-même revendique son rattachement à un ordre initiatique et valide, dans de belles pages, l’expérience spirituelle des maîtres anciens. Certes, on ne saurait nier le clivage ayant existé et existant entre certains milieux exotéristes et les soufis, mais d’une part ce clivage se repère dans les autres religions, d’autre part il ne remet pas en cause la nature foncièrement spirituelle du message islamique.
Comment, au demeurant, les soufis évolueraient-ils en marge de l’islam alors que leur référence première et dernière est le prophète Muhammad, venu apporter la Loi et la Voie de l’islam ? Qu’est-ce que le soufisme sinon suivre le modèle prophétique (Sunna), c’est-à-dire imiter le Prophète extérieurement (dans ses paroles et ses actes) mais aussi intérieurement (dans ses états spirituels) ? L’amour et la dévotion que lui portent les musulmans, c’est bien connu, ont été en grande partie suscités et stimulés par les soufis. La célébration du Mawlid (fête anniversaire de la naissance du Prophète) en est un exemple probant. Les différents maîtres et saints qui sont apparus au cours des siècles ne sont que des aspects du Prophète, et la plupart étaient en contact subtil avec lui. Certains n’ont même eu que lui pour maître, par le biais de la vision (ru’yâ, laquelle a toujours été validée en islam). Les lignages initiatiques des ordres soufis prennent leur source dans le Prophète, et tout soufi authentique, quelle que soit son affiliation à telle ou telle voie particulière, a conscience de suivre la « Voie muhammadienne ».
C’est précisément parce qu’ils sont enracinés dans la tradition de l’islam que les soufis ont perçu « l’unité transcendante des religions ». L’islam, on le sait, reconnaît les révélations antérieures, qu’il synthétise et intègre. Il se considère comme le dernier fruit, pour cette humanité, de la Religion primordiale (al-dîn al-qayyim). L’ouverture des soufis aux autres religions découle donc de l’universalisme même de l’islam et du texte coranique : « Si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté, mais Il a voulu vous éprouver par le don qu’Il vous a fait. Cherchez à vous surpasser les uns les autres dans les oeuvres de bien. Votre retour à tous se fera vers Dieu ; Il vous éclairera, alors, au sujet de vos différends » (Coran 5 : 48). L’islam, ultime religion révélée, rejoint ici l’hindouisme, religion primordiale, en ce qu’il envisage la Révélation dans sa manifestation universelle tout au long des cycles de l’histoire humaine. Nombre de musulmans, il faut le reconnaître, par le poids des coutumes et de la routine, ne sont pas à la hauteur de ce message.
Dans cette perspective, les soufis peuvent être définis tout simplement comme les musulmans réels, entiers, qui perçoivent et vivent l’essence de leur religion. C’est pourquoi ils se sont battus contre la sclérose touchant, par l’usure du temps, la religion à l’égal de toute autre institution. Le soufisme est une discipline d’éveil, qui pourfend les dogmatismes étroits, quels qu’ils soient. C’est en ce sens que certains soufis déclaraient n’être « ni musulmans, ni juifs ni chrétiens » : il s’agissait d’abord pour eux d’ébranler le conformisme inhérent à tout milieu religieux ; ils marquaient par ailleurs leur attachement à la Religion primordiale. Voici ce que disait Rûmî, poète de l’Amour mystique universel, qui était vénéré par les chrétiens autant que par les musulmans d’Anatolie : « La différence entre les créatures résulte de leur forme extérieure ; lorsqu’on pénètre dans la signification intérieure, il y a la paix. Ô moelle de l’existence ! C’est à cause de ce point de vue qu’ont divergé musulmans, zoroastriens et juifs ». Parce qu’il vise cette signification intérieure, le soufisme a pour vocation de plonger dans l’unité mystérieuse qui sous-tend la diversité des formes religieuses. Pour autant, on l’aura compris, les soufis étaient profondément musulmans, c’est-à-dire « soumis activement à Dieu » (sens du mot arabe muslim) : c’est en ce sens que le terme, dans le Coran, est appliqué aux prophètes et sages anciens.
Toute personne se réclamant de l’islam doit authentifier le message des prophètes qui ont précédé Muhammad (au nombre de 124.000, d’après ses termes). Un des arguments scripturaires est cette parole du Prophète : « Nous autres, les prophètes, sommes des frères issus d’une même famille. Notre religion est unique ». Certains - qu’on les appelle "soufis" ou non - parviennent à vivifier, à porter en eux la modalité spirituelle propre à chacun des grands prophètes. C’est donc dans le cadre de l’islam que les soufis ont accès à ce formidable patrimoine, en réalisant intérieurement l’héritage de l’un ou l’autre de ces prophètes. Ainsi, il est dit de tel saint musulman qu’il est "abrahamique", "mosaïque" ou "christique". Encore faut-il souligner que cet héritage ne peut être effectif, selon le soufisme, que grâce à la "fonction prophétique totalisante" de Muhammad. « Pour un chrétien, remarque S. H. Nasr, toute la grâce de Dieu est centrée dans la personnalité du Christ et aucune autre voie de grâce n’est ouverte à l’homme. Pour le musulman, dans le firmament de l’Islam, où le Prophète est comme la pleine lune, les autres grands prophètes et grands saints sont comme des étoiles qui brillent dans le même firmament, mais ils le font par vertu de la grâce de Muhammad » [19].
Ainsi, nombre de chrétiens ont été frappés par l’aspect christique du cheikh algérien Ahmad al-‘Alawî [20] et, encore maintenant, l’ordre soufi qu’il a initié a une grande influence sur les milieux chrétiens d’Occident. Pour les soufis, le dialogue interreligieux n’est donc pas une trouvaille récente ; il découle directement du principe de « l’unité transcendante des religions » inclus dans l’islam. Nul syncrétisme, évidemment, dans cette démarche, puisque la pluralité des religions fait partie du plan divin : « À chacun de vous, Nous avons donné une voie et une règle » (Coran 5 : 48).
De nos jours, on assiste à un renouveau du soufisme : en pays musulman d’abord, parce que les différentes idéologies, panarabe, islamiste et autres, sont mortes, et que seul reste l’Esprit ; en Occident également parce que le soufisme répond à un besoin spirituel, voire initiatique, réel. Les responsables musulmans qui vivent ici (présidents de mosquées, d’associations, imams...) sont eux-mêmes de plus en plus ouverts à cette dimension de l’islam. L’actualité du soufisme en Occident se résume à cette remarque : aux États-Unis, Rûmî, évoqué plus haut, maître fondateur des Mevlevis ("Derviches tourneurs") est le poète le plus lu. Actuellement, on décèle ici et là une contrefaçon de la spiritualité authentique, comme si le soufisme venait s’ajouter au catalogue des sagesses orientales en vogue. Des personnalités scientifiques, artistiques, voire politiques adhéreraient au soufisme ... Il faut rappeler à ceux qui veulent suivre cette voie initiatique qu’elle comporte des dangers, et qu’elle nécessite, outre un maître, le cadre protecteur de la Loi.
Le soufisme, qui traque les illusions et les leurres de l’ego, aura certainement un effet salvateur pour mettre à nu les idolâtries matérialistes qui ont succédé aux idolâtries religieuses d’antan. Là encore, il ne fait qu’intérioriser la doctrine de l’islam. Le péché majeur, en islam, consiste à « associer une autre divinité à Dieu » (shirk). Transposé sur le plan ésotérique, cela signifie, disent les soufis, que nous associons toujours à Dieu notre petit "moi" dans lequel nous nous enfermons, que nous le prenons comme « passion », ainsi que l’indique le Coran (25 : 43). Que dire alors de nos idolâtries actuelles, technologiques, idéologiques et autres ?
En-deçà de la quête proprement initiatique qu’il propose, le soufisme permet à certains musulmans de découvrir l’essence spirituelle de l’islam et de régénérer leur pratique cultuelle. Il témoigne en effet que l’ensemble des dogmes, prescriptions et rites de l’islam est animé par l’Esprit. Nous avons déjà souligné l’élan pionnier donné par le soufisme dans le sens du dialogue interreligieux. Le soufisme a aussi pour mission de faire connaître à un public plus large « l’autre visage » de l’islam [21]. Il a enfin, croyons-nous, la capacité de faire évoluer l’islam vers une modernité empreinte de spiritualité.
Il y a même les « saints de Satan », et nous touchons là à la contre-initiation. Mais, comme le disait un maître, « ce n’est pas Satan qui se joue des soufis, ce sont eux qui se jouent de lui ».
Notes
[1] Cf. son Munqidh min al-dalâl, Beyrouth, 1969, p. 39 du texte arabe.
[2] al-Muqaddima, traduite par V. Monteil sous le titre Discours sur l’Histoire universelle, Beyrouth, 1968, III, p.1004.
[3] Cf. son commentaire de la Risâla qushayriyya, Beyrouth, 1957, p.43.
[4] Cf. son Essai sur les origines du lexique technique de la mystique musulmane, 1ère éd. en 1922, 2e en 1954, 3e en 1999 (aux éd. du Cerf), p.104.
[5] Passion, Paris, 1975 (nouvelle éd.), III, 21.
[6] Dans son livre Pourquoi je ne suis pas musulman, Paris, 1999, p.332-334.
[7] A. Schimmel, Le soufisme, ou les dimensions mystiques de l’islam, Paris, 1996, p.25.
[8] M. Chodkiewicz, Un océan sans rivage : Ibn ‘Arabî, le Livre et la Loi, Paris, 1992, voir la 4e de couverture.
[9] Cf. la Hâshiya d’Ibn ‘Âbidîn, Boulaq, 1323 h., I, 43.
[10] al-‘Ajlûnî, Kashf al-khafâ’, Le Caire, 1351 h., I, 341.
[11] A. al-Kurdî, Tanwîr al-qulûb, Le Caire, 1358 h., p.405.
[12] Cf. al-Qushayrî, Risâla, p.431.
[13] Cf. Ibn Warraq, op. cit., p.334 ; A. al-Badawî, Shatahât al-sûfiyya, Koweit, 1978, p.133, 218, 226.
[14] Ibn Warraq, op. cit., p.334.
[15] Junayd, Enseignement spirituel, traduit de l’arabe par R. Deladrière, Paris, 1983, p.215 ; M. Chodkiewicz, op. cit., p.115.
[16] M. Ebn E. Monawwar, Les étapes mystiques du shaykh Abu Saïd, Paris, 1974, p.47, 276.
[17] Cf. son Shifâ’ al-sâ’il, Tunis, 1991, p.237.
[18] Cf. Ibn ‘Atâ’ Allâh, La sagesse des maîtres soufis, ouvrage traduit par nos soins, Paris, 1998.
[19] Seyyed Hossein Nasr, Essais sur le soufisme, Paris, 1980, p.184.
[20] Cf. M. Lings, Un saint soufi du vingtième siècle, le Cheikh Ahmad al-‘Alawî, Paris (Seuil), rééd.
[21] Pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Eva de Vitray-Meyerovitch, Paris, 1995.

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http://www.eric-geoffroy.net/L-islamite-du-soufisme-et-son

Du soufisme -9- في التصوف





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Introduction au soufisme
Références majeures
Michel Chodkiewicz
 Le sceau des saints (Prophétie et sainteté dans la doctrine d'Ibn Arabi). Gallimard, Collection : Bibliothèque Sciences Humaines, Paris 1986. 

Présentation de l'éditeur :
Le «Maître spirituel» par excellence exerce depuis huit siècles une influence majeure sur la mystique islamique. Une minutieuse analyse des textes permet de préciser une doctrine de l'héritage prophétique et de la médiation des saints entre le Ciel et la Terre, puis de décrire les deux phases du voyage initiatique du saint : montée vers Dieu, descente vers les créatures.




Article d'Éric Geoffroy

Junayd, maître soufi - Article paru dans La Vie du 15 novembre 2007
Surnommé « le seigneur de l’Ordre (des soufis) », Junayd incarne en mystique musulmane le tempérament « sobre » et la quête de la lucidité, face à l’ « ivresse spirituelle » exaltée par Hallâj, son ex-disciple.
D’origine persane, Junayd est l’une des figures proéminentes de l’école de tasawwuf (« soufisme ») de Bagdad ; ce terme allait englober par la suite toutes les modalités spirituelles au sein de l’islam sunnite. A cette époque (IXe-Xe siècles), Bagdad et le califat abbasside étaient le phare du monde. Junayd est d’abord devenu un brillant juriste, avant de s’ouvrir à la mystique sous la direction de son oncle, le soufi Sarî Saqatî (m. 867). Toute sa vie, Junayd a tendu à réaliser l’équilibre entre l’aspect exotérique, normatif, du message islamique, et son aspect ésotérique, initiatique. « Notre science [le soufisme], affirmait-il, est intimement liée au Coran et au modèle muhammadien ». C’est pourquoi il a été agréé par tous les oulémas. Il se montrait d’ailleurs très prudent dans l’enseignement des « secrets de la Voie », qu’il délivrait au fond de sa maison, loin des oreilles profanes. Se réclamer de « la voie de Junayd », de nos jours encore, signifie avoir une démarche spirituelle orthodoxe, mais aussi exigeante.
La méthode de Junayd se fonde en effet sur le jeûne, le silence, la pratique assidue de la retraite et de l’invocation de Dieu, et surtout une observation rigoureuse de la conscience intérieure (« j’ai appris l’art de la vigilance en observant une chatte », disait-il). « Nous n’avons pas reçu le soufisme par des ‘‘on-dit’’, mais par la faim, l’éloignement du bas-monde et la rupture avec les habitudes confortables, affirmait-il ». La méthode austère prônée par Junayd ne supporte aucun artifice, aucune complaisance à l’égard même des plaisirs spirituels qui sont autant de voiles. A une époque où la plupart des adeptes de la Voie pérégrinaient sur les routes, Junayd, quant à lui, disait qu’il avait atteint la réalisation spirituelle « en restant en présence de Dieu, pendant trente ans, sous cet escalier ». Il prônait donc la maîtrise des états spirituels qui traversent l’homme (tamkîn), là où d’autres se plaçaient volontiers sous leur emprise (talwîn). Ainsi, à un soufi qui lui demandait pourquoi il restait statique durant les séances collectives d’invocation de Dieu (dhikr), il répondit par ce verset : « Tu verras les montagnes, que tu croyais immobiles, passer comme des nuages » (Coran 27 : 88). Il revient à l’homme d’invoquer Dieu pour se souvenir du Pacte primordial passé entre Dieu et l’humanité dans le monde spirituel, avant l’incarnation des âmes sur terre. Le verset coranique de référence, que Junayd a beaucoup commenté, est : « Ne suis-Je point votre Seigneur ? Ils dirent : oui, nous en témoignons » (7 : 172).
Tout l’enseignement de Junayd est centré sur la connaissance de l’Unicité (tawhîd), but véritable de la vie spirituelle. Il ne suffit pas d’affirmer que Dieu est unique, comme le fait le commun des croyants ; il faut vivre cette Unicité en soi et en expérimenter les conséquences à tous les niveaux de l’être. « La connaissance de l’Unicité qui est spécifique aux soufis, disait Junayd, consiste à isoler l’éternité de la temporalité, à quitter sa demeure, à rompre les liens avec ce que l’on aime, à laisser de côté ce que l’on sait et ce que l’on ignore ; elle consiste enfin en ce que l’Être divin tient alors lieu de tout ».
Une telle expérience mène à une perplexité d’ordre supérieur : puisque Dieu est l’Être unique, la conscience humaine individuelle ne peut s’unir à Lui qu’en disparaissant, « afin que subsiste ce qui a toujours été, et que s’efface ce qui par nature est illusoire ». C’est le processus du fanâ’, « extinction » de la conscience individuelle dans « l’océan de l’Unicité ». Le sujet qui commence à pressentir la Présence divine doit s’annihiler s’il veut aller plus loin... Faisant allusion à ce paradoxe, un soufi contemporain déclarait : « J’ai entendu de Junayd une parole sur l’Unicité qui m’a plongé durant quarante ans dans une stupeur dont je ne suis pas encore sorti ».
L’expérience du fanâ’ est jouissive car elle libère la conscience humaine des contraintes qu’elle connaît d’ordinaire. « Vivre l’Unicité, disait Junayd, c’est échapper aux limitations temporelles pour s’ouvrir à l’éternité ». Pourtant, Junayd stipule qu’il faut dépasser cette étape, pour « revenir parmi les hommes », lucide, mais désormais investi de la présence pérenne de Dieu : c’est le baqâ’. La recherche de l’extase ne convient qu’aux débutants, la pure contemplation ne saurait être troublée par quelque état d’ivresse ; d’où la condamnation par Junayd des extravagances de Hallâj.
La sainteté de Junayd fut reconnue par tous, même par les juristes les plus sourcilleux, et soixante mille personnes assistèrent à ses funérailles. Sa méthode spirituelle reste un modèle majeur du soufisme, et la plupart des chaînes initiatiques des confréries soufies passent par lui. La doctrine religieuse de certains Etats musulmans, tel le Royaume du Maroc, se réfère officiellement à lui. 





Biographie :
Vers 830 : naissance à Bagdad.
Vers 850 : il devient une autorité en droit musulman, mais approfondit de plus en plus sa perception du soufisme.
897 : Hallâj se sépare de Junayd, qui était son maître spirituel depuis vingt ans.
911 : mort à Bagdad.

Citations :




Agis en sorte que tu sois une miséricorde pour les autres, même si Dieu a fait de toi une épreuve pour toi-même. 
L’Unicité est une réalité spirituelle dans laquelle s’évanouissent les formes et se résorbent les sciences, alors que Dieu est tel qu’Il n’a jamais cessé d’être.
Le soufisme, c’est que le Réel [Dieu] te fasse mourir à toi-même, et qu’Il te fasse vivre par Lui.
Le soufisme, c’est que tu sois avec Dieu, et que tu n’aies plus aucune attache.
La couleur de l’eau provient de la couleur de son récipient.
Cette parole a reçu de multiples interprétations ; elle signifie notamment qu’il y a une seule Religion primordiale (l’eau) qui a pris des colorations multiples (les religions historiques) en fonction des contextes.

Le soufi est comme la terre : on y jette tout ce qui est vil, et il n’en sort que du beau.

Bibliographie :
 Junayd, Enseignement spirituel, traduit par Roger Deladrière, Actes Sud, Paris, 1999 (réédition).
 E. Geoffroy, Initiation au soufisme, Fayard, 2003, voir index.

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Louis Massignon
LA PASSION DE HUSAYN IBN MANSÛR HALLÂJ . Martyr mystique de l'Islam exécuté à Bagdad le 26 mars 922. Étude d'histoire religieuse [1990]. Nouvelle édition. Gallimard. 
Présentation de l'éditeur :
TOME I : La Vie de Hallâj, 712 pages + 18 p. hors texte, 14 ill., 140 x 225 mm. Collection Bibliothèque des Idées, Gallimard -etu. ISBN 2070718913.
Husayn ibn Mansûr Hallâj, martyr mystique de l’amour inconditionnel de Dieu, éprouvé jusqu’à la damnation volontaire, fut exécuté à Bagdad le 26 mars 922. Sa figure, sa présence accompagnèrent Louis Massignon (1883-1962), l’un des plus grands maîtres de l’orientalisme occidental au XXe siècle, depuis sa découverte du saint en 1907, qui conduisit à la rédaction de sa thèse principale de doctorat, jusqu’à la publication du grand œuvre dans cette édition posthume, considérablement augmentée de tous les compléments et rajouts qui furent le fruit d’une incessante quête. 
TOME II : La Survie de Hallâj, 528 pages + 16 p. hors texte, 20 ill., 140 x 225 mm. Collection Bibliothèque des Idées, Gallimard -etu. ISBN 2070718921. 
Mars 1907, Massignon prépare au Caire un plan de recherches archéologiques et dans les textes qu’il réunit sur l’histoire du Khalifat à Bagdad «la physionomie d’al Hallâj ressortait, avec une puissance qui - écrivait Massignon - me frappa : le plus beau cas de passion humaine que j’eusse encore rencontré, une vie tendue tout entière vers une certitude supérieure. Le désir me vint de pénétrer, de comprendre et de restituer cet exemple d’un dévouement sans conditions à une passion souveraine.» «Il n’est pas question de prétendre ici que l’étude de cette vie pleine et dure, et montante, et donnée m’ait livré le secret de son cœur. C’est plutôt lui qui a sondé le mien ; et qui le sonde encore.» 
TOME III : La Doctrine de Hallâj, 392 pages + 12 p. hors texte, 16 ill., 140 x 225 mm. Collection Bibliothèque des Idées, Gallimard -etu. ISBN 207071893X. 
L’expérience hallagienne de Louis Massignon, expérience christique et messianique, modèle la conception qu’il se fait de l’islam et plus particulièrement du soufisme. «Tous ces documents remués n’ont pas affaibli mon impression primitive, mais l’ont fortifiée. Il y a vraiment une vertu, une flamme héroïque, dans cette vie ; dans la mort surtout ; qui l’a scellée. J’ai été vivre, près de sa tombe, en son pays. Á l’étudier, peu à peu, ici et là, je crois avoir assimilé quelque chose de très précieux et que je voudrais faire partager à d’autres. Heureux si d’autres que moi ressentent un jour, pour s’être familiarisés avec lui, - ce désir pressant de s’imprégner de la Vérité pleine, non pas abstraite, mais vivante, qui est le sel offert à toute existence mortelle.» 
TOME IV : Bibliographie - Index, 336 pages, 140 x 225 mm. Collection Bibliothèque des Idées, Gallimard -etu. ISBN 2070718948.
le même ouvrage.
«Ainsi commencé, par goût profane, pendant deux ans, cet ouvrage continué depuis par obéissance chrétienne, s’achève au bout de quatorze années. Et maintenant, me voici de nouveau à l’orée d’un désert : entendant le vent se lever, sur le seuil de la tente, entre les pierres du foyer, à la brise avant-courrière de midi ; heure bénie, où trois passants qui s’en allaient incendier une cité perdue, s’arrêtèrent, - et offrirent à Abraham, leur hôte d’un instant, l’amitié divine.»

Du soufisme -8- في التصوف


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Introduction au soufisme
Références majeures
L'Incendie de l'âme, L' aventure spirituelle de Rûmî, Annemarie Schimmel

Présentation de l'éditeur :
Fondateur au XIIIème siècle de la confrérie des derviches tourneurs, Jalâluddin Rûmî est reconnu comme l'un des plus grands maîtres de la mystique soufie. L'incendie de l'âme nous fait pénétrer au cœur de son expérience spirituelle hors du commun, et nous introduit dans les arcanes de son enseignement.
La grande islamologue Annemarie Schimmel, qui livre là le fruit d'une vie de recherches sur Rûmî, a su transmettre son incomparable érudition dans un langage simple et vivant. Elle nous entraîne sur les routes de l'Anatolie, nous fait visiter Konya, la ville du maître, et vivre la rencontre déterminante entre Rûmî et le derviche errant Shams de Tabriz. Elle nous présente les notions fondamentales sur lesquelles s'appuie sa mystique, nous fait entendre sa poésie incomparable, et nous invite à entrer avec lui dans l'élan d'une danse intérieure.
272 pages - Broché - Éditeur : Albin Michel - Ean 9782226105240 - 1998

Article de Jean-Jacques Lavoie
Université du Québec à Montréal
Annemarie Schimmel. 1996. Le Soufisme ou les dimensions mystiques de l'Islam. Coll. «Patrimoines Islam». Paris: Cerf, 632 p.
Qu'une seule personne puisse présenter une synthèse suggestive du soufisme, tant au plan historique que phénoménologique, est une tâche presque impossible. Un spécialiste du mysticisme islamique qui entreprendrait de relever un tel défi pourrait se comparer à celui qui cherche à gravir le mont Qâf où habite le Simurgh, le roi des oiseaux et l'incarnation de la divinité dans la mythographie persane popularisée par Fariduddin, car il devrait à lui seul connaître non seulement l'histoire de l'islam depuis les origines jusqu'au vingtième siècle, mais aussi les grandes zones de la culture islamique: la zone arabe, tant orientale qu'occidentale, la zone iranienne, turque, malaise et africaine (tout particulièrement l'Afrique noire). Pour avoir quelque chance de maîtriser sa discipline, il serait en outre voué à savoir l'arabe, le persan et le turc, dans toutes leurs variétés dialectales, bien entendu, mais aussi l'ourdou, le sindhi, le panjabi, le pashto, le siraikhi, le bengali, pour ne nommer que les principales langues qui sont évoquées dans le présent livre. Il est vrai qu'ils sont peu nombreux les élus qui atteignent la montagne où habite le Simurgh, mais on peut néanmoins dire que dans le présent livre, modestement présenté comme une esquisse et un assemblage des notes de cours qui furent données à Harvard (p. 9-10) ou encore comme un simple coup d'oeil sur quelques aspects du soufisme (p. 28), Annemarie Schimmel réussit avec brio à nous faire découvrir une immense chaîne de montagnes.
Ce livre, qui couvre donc plus d'un millénaire de traditions islamiques, se divise en huit chapitres et deux appendices. A. Schimmel commence d'abord par s'interroger sur le mot «soufisme», nom généralement admis pour le mysticisme islamique (p. 17-40). Dans cette première description partielle du soufisme, elle traite des questions reliées au panthéisme, à l'esprit prophétique et mystique, aux approches volontariste et gnostique, ainsi qu'à l'origine du mot «tasawwuf», «soufisme». Aussi, tout en reconnaissant qu'il existe plusieurs manières de faire l'approche du phénomène du soufisme, elle souligne sa préférence pour les études des structures sous-jacentes aux différents systèmes de mystique et de philosophie (à la manière d'Henry Corbin) et pour les analyses du langage et l'étude des symboles de la mystique (à la manière de Louis Massignon et de Paul Nwyia). Quant à l'analyse psychologique, elle n'y accordera qu'une importance secondaire, car même l'analyse la plus fine et la plus raffinée reste très limitée. Pour reprendre une image des soufis, les mots restent sur la plage.
Beaucoup plus long, le second chapitre (p. 41-130) traite de l'évolution du soufisme classique, des origines jusqu'à Ghazzali. Cette histoire du soufisme est divisée en deux grandes périodes. La première va du Prophète lui-même jusqu'à Hallaj (mort en 922), ce grand martyr de l'amour mystique à qui elle consacre les pages 89 à 106. Quant à la seconde période, qui va de Shibli (mort en 945) à Ghazzali (mort en 1111), elle fut surtout celle de l'organisation et de la consolidation du soufisme sous une influence, non encore complètement élucidée de nos jours (p. 64 et 112), de la pensée chiite.
Intitulé «La voie», le troisième chapitre (p. 131-236) est entièrement consacré à l'ascèse. Celle-ci se subdivise en trois parties: la shari'a (la Loi qui constitue à la fois le point de départ et la route principale), la tariqa (la voie qui fait tout converger vers Dieu) et la haqiqa (la réalité suprême et ultime qui est expérimentation trans-subjective de la présence active universelle de Dieu). Cette division tripartite correspond dans une certaine mesure à la via purgativa, la via contemplativa et la via illuminativa des chrétiens. Après avoir présenté ces trois étapes principales du progrès mystique et souligné l'importance du guide - en effet, dira Maulana, quiconque voyage sans guide a besoin de deux cents ans pour un voyage de deux jours (p. 137), l'auteure analyse les différentes stations par lesquelles le voyageur poursuit sa route vers l'«instase» (et non vers l'«extase», puisque le mystique, souligne-t-elle à la p. 227, n'est pas transporté hors de lui-même, mais plutôt dans les profondeurs de son soi). Parmi les stations mentionnées et brièvement analysées, on retrouve le jeûne, la pauvreté, la patience, la gratitude et l'espoir (p. 150-169). Par contre, les dernières stations sur la voie mystique sont la gnose et l'amour (p. 170-191). La gnose, car on ne peut aimer que ce qu'on connaît, dira Ghazzali (p. 170), mais aussi et surtout l'amour, car personne ne peut mieux exprimer l'amour mystique que l'amant. En effet, comme le dira `Ali ibn `Uthman al-Hujwiri, «une chose ne peut être expliquée que par quelque chose de plus subtil qu'elle-même. Il n'y a rien de plus subtil que l'amour - par quoi donc l'amour sera-t-il expliqué?» (p. 182). Quant aux pages 192 à 236, elles traitent des diverses formes d'adoration: la prière rituelle, la prière libre, le dikhr, forme d'adoration singulière aux soufis et que le père Nwyia appelle, d'un terme emprunté à l'église de Byzance, théomnémie (p. 213), et le sama` («écoute»), forme de prière collective qui se fait par le biais de la musique et de la danse.
Le chapitre quatre (p. 237-284), qui a pour titre «L'homme et la voie vers la perfection», présente quelques facettes de l'anthropologie mystique de l'Islam, laquelle n'est guère facile à résumer puisqu'elle est aussi variée que l'Islam lui-même. Pour ce faire, A. Schimmel se limite à analyser quatre aspects des plus fascinants de la psychologie mystique de l'Islam: la manière dont les soufis ont traité Satan, la puissance du mal (p. 245-251); le culte des saints qui a fini par jeter le discrédit sur tout le soufisme (p. 252-257); les miracles qui ont toujours été regardés par les grands maîtres comme des pièges sur la voie menant à Dieu (p. 257-267); le culte du prophète, bien sûr, comme l'indique la seconde moitié de la profession de foi (p. 268-284).
Le cinquième chapitre (p. 285-321) discute plus brièvement de la vie communautaire, des premiers ordres mystiques et des règles monastiques. Beaucoup plus complexe, le chapitre 6 (p. 323-354) aborde la pensée théosophique de trois grands mystiques: Suhrawardi (mort en 1234), Ibn `Arabi (mort en 1240) et ses partisans, et Ibn Al-Farid (mort en 1235).
Intitulé «La rose et le rossignol», le chapitre sept est consacré à la poésie persane (p. 355-404) et turque (p. 404-422). L'auteure commence d'abord par rejeter les thèses des défenseurs du sens purement mystique de cette poésie tout comme les thèses des défenseurs du sens purement érotique. Après avoir souligné le caractère à la fois mystique et érotique de cette poésie (p. 355-371), elle examine rapidement les oeuvres de Sana'i (mort en 1131), d'`Attar (mort en 1220) et de Maulana Jalalauddin Rumi (mort en 1273), lequel a droit à la part du lion (p. 382-404). Du côté des poètes turcs, dont le premier grand représentant fut Ahmed Yasawi (mort en 1166), deux auteurs retiennent particulièrement son attention: Yunus Emre (mort en 1321) et Kaygusuz Abdal (quinzième siècle). Ce choix n'est pas arbitraire, puisqu'ils furent les maîtres les plus marquants de la poésie bektashi (ordre soufi appartenant au courant chiite) qui se développa en Anatolie à partir des quatorzième et quinzième siècles.
Enfin, dans son dernier chapitre (p. 423-492), l'auteure présente une synthèse du développement du soufisme en Inde et au Pakistan (p. 423-457). Puis, quelques pages sont réservées à la vie et l'oeuvre de Khwaja Mir Dard de Delhi (1721-1785) ainsi qu'à la poésie mystique dans les langues régionales de l'Inde et du Pakistan.
Un épilogue (p. 493-498) évoque rapidement la situation guère enviable du soufisme aux dix-neuvième et vingtième siècles: d'une part, le soufisme est tombé en discrédit chez la majorité des musulmans (en 1925, les ordres mystiques furent même interdits en Turquie); d'autre part, les principaux penseurs soufis contemporains sont plutôt fondamentalistes.
Deux appendices complètent ce livre. Le premier appendice (p. 499-517) est intitulé «Le symbolisme des lettres dans la littérature soufie». Il est intimement relié à l'ensemble de sa recherche et c'est pourquoi l'auteure nous y renvoie à plusieurs reprises (p. 35, 223 et 418). Quant au second appendice (p. 518-531), auquel elle ne fait référence qu'une seule fois (p. 337), il traite de «l'élément féminin dans le soufisme». Sans aucunement cacher une certaine forme de sexisme, voire même de misogynie, qui caractérise la littérature soufie, A. Schimmel, dans ces dernières pages, rappelle néanmoins l'importance du féminin dans cette littérature et note qu'il est tout de même remarquable que l'enseignement soufi soit continué de nos jours, pour une grande part, par des femmes. En outre, elle est persuadée qu'une étude du rôle des mères dans les biographies soufies montrerait combien ces dernières ont initié à la vie mystique ces grands maîtres soufis. Ceci dit, le ton quelque peu polémique de cet appendice à l'égard de la tradition chrétienne m'a étonné, d'autant plus qu'il contraste énormément avec le reste du livre où l'auteure fait preuve d'un esprit davantage ouvert, voire même oecuménique.
Une liste des abréviations utilisées (p. 11-13), une note sur la transcription des alphabets arabe et persan (p. 14-15) et une note sur l'année musulmane (p. 16) sont situées au tout début de ce monumental ouvrage, tandis que quatre index le terminent (p. 573-630). En outre, une imposante bibliographie (p. 533-572), dans laquelle on retrouve trois pages consacrées à ses publications, invite le lecteur à poursuivre la recherche.
Il est vrai que les savants qui se fient aux livres risquent d'être «comme l'âne qui transporte des livres» (sourate 62,5) et que Dieu a condamné la connaissance inutile (sourate 2,96), mais les connaissances que viennent proposer cet impressionnant volume, paru originellement en 1975 et traduit de l'anglais et de l'allemand par Albert Van Hoa, seront d'une très grande utilité pour toute personne désireuse de mieux connaître les richesses des formes diverses du soufisme et plus particulièrement la poésie mystique provenant du grand domaine influencé par la culture iranienne. Bien entendu, ce livre ne donnera pas accès au Simurgh, lequel représente, entre autres choses, l'illumination sur tous les problèmes, mais le lecteur sera davantage en mesure d'imaginer à quoi le soufisme tout entier ressemble. Dit autrement, il ne sera plus tout à fait comme les hommes aveugles de la célèbre mathnawi de Maulana Jalaludin Rumi qui, quand on leur fit toucher un éléphant, le décrivirent chacun d'après la partie du corps que leur main avait touchée: «à l'un l'éléphant apparaissait comme un trône, à un autre comme un éventail, ou comme un tuyau d'eau ou comme une colonne. Mais personne ne fut capable d'imaginer à quoi l'animal tout entier ressemblait.»
Jean-Jacques Lavoie
  Université du Québec à Montréal

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