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« Naître, mourir, renaître encore et progresser sans cesse, telle est la loi »

« ولادة ثم ممات ثم ولادة مجددا مرة بعد أخرى، فتطور دون هوادة؛ تلك هي سنة الحياة !»

De l'âme à l'Esprit من الروح إلى النفس

خلافا لما يذهب إليه البعض، من باب التعريب الحرفي، من ترجمة Spiritisme إلى الأرواحية، فإني أعتقد أن أفضل ترجمة لهذه الكلمة هي ما ارتأيت وكما أبينه في هذه المدونة؛ فالترجمة الأفضل لكلمة Esprit هي النفس، بينما تبقى الروح مرادفة لكلمة Âme؛ وبذلك يكون التعريب الآصح لكلمة Spiritisme هو : النفسية، بتحريك النون والفاء.

Du soufisme -10- في التصوف

مدخل للتصوف
مراجع هامة
Introduction au soufisme
Références majeures


Lings : Qu'est-ce que le soufisme? Points Sagesse  Paris 1977
Présentation de l'éditeur
Dernière Révélation en date, l'Islam affirme être un retour à la religion primordiale. Il constitue par ailleurs un pont entre l'Orient et l'Occident. On comprend la portée du soufisme - la forme qu'a prise la mystique en Islam - qui se définit comme une "saveur", et dont le but est la connaissance directe des vérités divines.
Ce livre, inédit en français, présente son histoire millénaire et son actualité, son originalité et son universalité, son but et sa méthode, dans leur ampleur et dans leur pureté.


Jean Chevalier : Le soufisme ou l'ivresse de Dieu dans la tradition de l'islam - Éd. Cultures, arts, loisirs. Collection : Bibliothèque de l'irrationnel et des grands mystères. Retz/Celt, Paris, 1974. 

Table des matières     Pages
INTRODUCTION   13
JARDINS MYSTIQUES SUR TERRES DE SANG 25
Les germes mystiques du Qoràn  39
L'étouffement juridicothéologique  48
La contagion spirituelle du milieu  55
Le rôle incitateur des philosophes psychagogues           68
FIGURES DE PROUE DE LEXPANSION MYSTIQUE  77
L'invasion mystique chez les philosophes 107
Sohrawardî ou larchange empourpré         126
Ibn Arabi le très grand maître 137
Jétais cru ou la jeunesse du poète    162
Shams de Tabriz 168
Le fondateur de Tordre des Derviches tourneurs         175
L'expérience de la parole                 185
Guides et confréries         195
Les degrés de lascension mystique 207
Prière musique et danse              219
Amour et mystique          237
Vocabulaire des termes arabes          251


Article d'Éric Geoffroy

L’islamité du soufisme et son apport à la spiritualité universelle
* La conduite des soufis est la plus parfaite, leur cheminement le meilleur, et leur caractère le plus pur.
Ghazâlî, célèbre savant, surnommé « la preuve de l’islam » (m. 1111) [1].
* Le soufisme est une des sciences de la Sharî‘a.
Ibn Khaldûn, savant et historien bien connu (m. 1406) [2].
* La Loi (Sharî‘a) et la Réalité spirituelle (Haqîqa) sont indissociables.
Z. al-Ansârî, grand cadi égyptien (m. 1520) [3].
Ces quelques témoignages émanant de personnalités de l’islam exotérique situent d’emblée la spiritualité islamique dans une perspective centrale par rapport à la religion qui la supporte. Le soufisme, loin d’être un phénomène marginal, excentrique au sein de l’islam, en représente au contraire la quintessence, le « coeur » (lubb), comme l’ont affirmé tant de maîtres. Il ne s’agit nullement d’une pétition de principe ou d’un voeu pieux, mais d’une réalité historique qu’aucun chercheur sérieux ne peut nier. Répétons-le à ceux qui, dans leurs diatribes, osent encore utiliser le soufisme comme levier contre l’islam : il n’y a pas d’une part un islam exotérique qui se réduirait à un formalisme juridique, et d’autre part une mystique d’essence hétérodoxe, espace de "liberté", qui aurait vu le jour en réaction à ce carcan. L’islam, comme toute religion sémitique, part des réalités les plus concrètes, les plus extérieures, pour les intérioriser et les spiritualiser. Les cinq piliers de l’islam, par exemple, sont habités par le soufisme, comme l’esprit habite le corps. Car qu’est-ce que le soufisme sinon le fait de « goûter » la dimension ésotérique, spirituelle de l’islam ? C’est cette perception qui donne tout son sens aux versets du Coran, aux piliers de l’islam et à ses différents rites. L’islam trouve précisément sa plénitude dans cet équilibre entre la matière et l’esprit, entre le rite et son efficience symbolique et initiatique.
Le soufisme et le Coran
Certains anciens orientalistes, mûs par des considérations d’ordre idéologique plus que scientifique, cherchèrent des origines non islamiques au soufisme : une spiritualité aussi puissante, aussi universaliste ne pouvait émaner de la « religion de Mahomet » ! Ils rivalisèrent alors pour trouver, qui une source chrétienne, qui une source hindoue, qui une source hellénistique... à la mystique musulmane. Ces allégations ont été nettement et définitivement réfutées par L. Massignon (m. 1962) - célèbre islamologue, et grand chrétien aussi - lequel a prouvé le caractère foncièrement coranique du soufisme. « C’est du Coran, constamment récité, médité, pratiqué, que procède le mysticisme islamique, dans son origine et son développement » déclarait Massignon [4]. Dans sa célèbre thèse, La Passion de Hallâj, publiée la première fois en 1914, il reconnaissait qu’ « il y a dans le Coran les germes réels d’une mystique, germes susceptibles d’un développement autonome, sans fécondation étrangère » [5]. De façon révélatrice, un polémiste aussi malveillant que M. Ibn Warraq se fonde sur des orientalistes antérieurs à Massignon pour arguer de la non-islamité du soufisme [6]. Parmi eux figure Nicholson, à propos duquel l’islamologue allemande contemporaine A. Schimmel, bien connue elle aussi, déclare : « Nicholson n’a pas compris que le mouvement ascétique du début [de l’islam] pouvait sans difficulté être expliqué à partir de ses racines islamiques et que, par conséquent, la forme originale du soufisme était un produit naturel de l’islam lui-même » [7].
Depuis, les chercheurs ont exploré beaucoup de textes inédits de la littérature soufie, et approfondi leur connaissance de l’oeuvre des grands maîtres : leur travaux confirment les intuitions de Massignon, et établissent, d’une manière ou d’une autre, l’axialité islamique du soufisme (ce qui, au demeurant, paraît logique). M. Chodkiewicz, par exemple, spécialiste incontesté d’Ibn ‘Arabî (m. 1240), a montré que l’exégèse que fait ce maître du Coran témoigne de « la plus scrupuleuse attention à la lettre ». « En tous ses écrits, poursuit-il, le Coran est visiblement ou invisiblement présent à la fois dans la texture de l’enseignement qu’ils enferment et dans la structure qui en ordonne l’exposé » [8]. Dans le cadre qui nous est imparti, nous ne pouvons citer un certain nombre de versets ayant une portée directement spirituelle, voire initiatique, et que tout musulman "soufi" médite (rappelons au passage qu’une proportion assez faible de versets a une nature juridique ou normative). C’est presque une banalité de dire que les traités doctrinaux des maîtres soufis se nourrissent du Coran et du Hadîth (paroles du Prophète). Il faut mentionner tout spécialement les hadîth qudsî, paroles divines rapportées par le Prophète, dans lesquelles Dieu s’adresse, à la première personne, aux croyants ou aux hommes en général : Dieu nous y fait pénétrer dans Son intimité et Sa proximité.
Ce qui précède ne signifie pas qu’il n’y ait pas eu d’emprunt de la part du soufisme à l’une ou l’autre spiritualité (christianisme, hindouïsme, bouddhisme...), mais là n’est pas l’essentiel. Par ailleurs, le soufisme a lui aussi influencé d’autres mystiques. Ainsi, il est maintenant avéré que Saint Jean de la Croix a assimilé des éléments doctrinaux provenant de l’école shâdhilie, implantée notamment au Maghreb. Nous pourrions multiplier les exemples.

Le soufisme et la Loi (Sharî‘a)
Parmi les autres poncifs ressassés par les anciens fossoyeurs de l’islam - et qui ne sont plus du tout crédibles aujourd’hui - figure le mépris qu’auraient affiché les soufis à l’égard de la Sharî‘a et des prescriptions islamiques en général. Voyons donc ce que pensaient les quatre fondateurs de rites juridiques, censés être à l’origine du soit-disant légalisme ritualiste de l’islam. On constate d’abord qu’ils sont unanimement considérés comme des saints (awliyâ’), et non comme de simples juristes. Le premier dans l’ordre chronologique, Abû Hanîfa, a même exercé une sorte de maîtrise spirituelle puisqu’il figure dans une chaîne initiatique majeure du soufisme [9]. Du deuxième, l’imam Mâlik, nous possédons un aphorisme précieux : « Celui qui s’adonne au soufisme sans connaître le droit musulman tombe dans l’hérésie ; celui qui étudie le droit en négligeant le soufisme finit par corrompre son âme ; seul celui qui pratique les deux sciences parvient à la réalisation spirituelle ». Du troisième, l’imam al-Shâfi‘î, nous avons cet aveu : « J’aime trois choses en ce monde : l’absence de maniérisme, fréquenter les humains dans une atmosphère paisible, et suivre la voie des soufis » [10]. Le quatrième, Ahmad Ibn Hanbal, était d’abord hostile aux soufis, puis, après avoir côtoyé l’un d’entre eux, il fit à son fils cette recommandation : « Cherche la compagnie des soufis, car ils nous dépassent quant à la science, le contrôle de soi et l’énergie spirituelle » [11].
Certes, les premiers mystiques ont parfois perdu pied au cours de leurs expériences pionnières, mais ils ont pu les mener à bien parce qu’ils restaient dans le cadre protecteur des sources scripturaires et de la Loi. Junayd de Bagdad (m. 911), surnommé « le seigneur de l’Ordre des soufis » et qui reste la référence majeure des spirituels musulmans insistait sur ce point : « Ne suivez jamais quelqu’un qui ne maîtrise ni le Coran ni la Tradition du Prophète, car notre science [le soufisme] est totalement liée à l’un et à l’autre » [12]. Comment M. Ibn Warraq peut-il affirmer qu’Abû Yazîd Bistâmî (qu’il fait d’ailleurs mourir sept siècles plus tard qu’il ne le faudrait !) accordait peu de valeur à l’observance de la Sharî‘a, alors que le saint a déclaré expressément son attachement à celle-ci, saint qui jeûnait tout au long de l’année, lisait le Coran dans sa totalité chaque jour et a accompli quarante-cinq fois le Pèlerinage [13] ? Quant au célèbre Hallâj (m. 922), dont M. Ibn Warraq fait un martyr du « légalisme froid » de l’islam [14], on sait qu’il recherchait la mort et qu’il a dans ce but provoqué les autorités religieuses et surtout politiques. Son propre maître, Junayd, l’avait d’ailleurs désavoué auparavant, et Ibn ‘Arabî voyait dans ce désir de la mort physique (le soufi vise la mort initiatique) une déficience spirituelle [15]. Ibn Warraq met également en cause l’orthodoxie du cheikh Abû Sa‘îd (m. 1049), lui qui passait ses nuits à lire le Coran et ses journées à balayer les mosquées, lui à propos duquel un grand savant exotérique confessa : « Personne ne possède ce que le Shaykh tient de la Loi religieuse et de la Voie mystique » [16].
Il ne faut pas confondre la périphérie avec le centre, l’exception avec la règle. Il y a toujours eu des derviches hétérodoxes, que les soufis ont appelé « les intrus », et qu’ils ont été les premiers à stigmatiser. Le soufi ne transgresse pas la Sharî‘a ; il en épouse la lettre pour mieux la transmuer en esprit. La lettre est aussi indispensable à l’esprit que l’esprit l’est à la lettre : en vérité, il s’agit des deux faces d’une même réalité. Un spiritualiste - formule moins restrictive que le terme "soufi" - respecte en définitive davantage la Loi sacrée qu’un autre musulman, car il en perçoit mieux la profondeur de sens. Pour lui, la Loi ne se résume pas à un ensemble d’injonctions et à un cadre de protection ; elle est, à travers tout cela et au-delà, source d’illumination. Il s’agit là d’une conception difficile à appréhender pour les Occidentaux.
Nous avons un témoignage précieux, car impartial, en la personne d’Ibn Khaldûn, souvent considéré comme le fondateur de la philosophie de l’histoire, et de la sociologie. Or celui-ci réfute l’accusation selon laquelle les mystiques auraient développé « une seconde Loi » : « l’océan sans fin de leur goût spirituel, déclare t-il, s’insère dans les cinq piliers, de la même façon que le particulier s’inscrit dans le général » [17].
Objectivement, l’idéal de nombre de musulmans, et de savants/oulémas parmi eux, a été de réaliser l’osmose entre l’exotérique et l’ésotérique, entre la Loi et la Voie, entre l’esprit et la lettre. Nous trouvons ainsi de façon récurrente, dans les sources, le profil du savant-soufi. Ce qui est remarquable, c’est que ce sont les plus grands savants de leur temps qui étaient affiliés au soufisme. Quoi de plus normal ? Les soufis se définissent comme l’élite spirituelle (al-khâssa), qui correspondait le plus souvent, dans les sociétés traditionnelles, à l’élite intellectuelle. A l’université al-Azhar du Caire, on enseigne, depuis au moins le XIIIe siècle, le soufisme au même titre que les autres sciences islamiques et, lorsqu’on lit les sources médiévales, on parvient parfois difficilement à distinguer le soufi du savant ou du juriste. L’école shâdhilie compte nombre de personnages ayant ce profil, depuis Ibn ‘Atâ’ Allâh, qui enseignait à al-Azhar « les deux sciences, exotérique et ésotérique » [18] jusqu’au recteur de cette université dans les années 1960 : le cheikh ‘Abd al-Halîm Mahmûd. Il en va de même à l’heure actuelle où, pour nous limiter à un seul exemple, le grand mufti - quoi de plus officiel en islam ? - de Syrie est aussi un cheikh naqchbandi notoire. Du XIIIe au XIXe siècle, c’est toute la société musulmane qui était fortement imprégnée de mystique, du simple artisan au gouvernant. Les sultans ottomans n’étaient-ils pas été affiliés à une ou plusieurs confréries ?
Pour mieux infirmer la représentation d’un légalisme étroit que d’aucuns ont de l’islam, prenons l’exemple de Suyûtî (m. 1511), savant égyptien sollicité de son vivant pour ses fatwâ, de l’Inde musulmane jusqu’au Sahel. Il est encore très lu aujourd’hui car il a laissé environ mille ouvrages ! Or les fatwâ de Suyûtî concernent aussi bien le droit, bien sûr (d’où la traduction de fatwâ par "avis juridique"), que la langue ou ... le soufisme. Il y avance notamment, en partant de cas concrets, que les saints ont le don d’ubiquité et qu’ils ont pouvoir sur le monde des formes, ou encore que le Prophète avait parlé explicitement de l’existence d’une hiérarchie ésotérique des saints. Lui-même étant rattaché à un maître soufi, Suyûtî va user de son prestige scientifique pour mieux asseoir la mystique au sein de la culture islamique. Il affirme ainsi que le "dévoilement intuitif" des soufis est infaillible, et qu’il a autant de valeur juridique que n’importe quelle déduction rationnelle : une telle audace doctrinale, il faut en convenir, venant d’une autorité à priori "exotérique", ne va de soi dans aucune religion instituée.
Jusqu’à ce qu’apparaisse l’idéologie wahhabite (XVIIIe s.), nul savant ne rejetait en bloc la mystique. Les censeurs n’en critiquaient que des aspects précis, ce qui ne les empêchait pas d’être eux-mêmes affiliés au soufisme ! Le meilleur exemple, sur ce point, reste Ibn Taymiyya (m. 1328). Les Wahhabites, notamment, ont tronqué sa véritable personnalité en présentant ce "docteur de la Loi" comme un adversaire acharné du soufisme, alors que lui-même revendique son rattachement à un ordre initiatique et valide, dans de belles pages, l’expérience spirituelle des maîtres anciens. Certes, on ne saurait nier le clivage ayant existé et existant entre certains milieux exotéristes et les soufis, mais d’une part ce clivage se repère dans les autres religions, d’autre part il ne remet pas en cause la nature foncièrement spirituelle du message islamique.
Comment, au demeurant, les soufis évolueraient-ils en marge de l’islam alors que leur référence première et dernière est le prophète Muhammad, venu apporter la Loi et la Voie de l’islam ? Qu’est-ce que le soufisme sinon suivre le modèle prophétique (Sunna), c’est-à-dire imiter le Prophète extérieurement (dans ses paroles et ses actes) mais aussi intérieurement (dans ses états spirituels) ? L’amour et la dévotion que lui portent les musulmans, c’est bien connu, ont été en grande partie suscités et stimulés par les soufis. La célébration du Mawlid (fête anniversaire de la naissance du Prophète) en est un exemple probant. Les différents maîtres et saints qui sont apparus au cours des siècles ne sont que des aspects du Prophète, et la plupart étaient en contact subtil avec lui. Certains n’ont même eu que lui pour maître, par le biais de la vision (ru’yâ, laquelle a toujours été validée en islam). Les lignages initiatiques des ordres soufis prennent leur source dans le Prophète, et tout soufi authentique, quelle que soit son affiliation à telle ou telle voie particulière, a conscience de suivre la « Voie muhammadienne ».
C’est précisément parce qu’ils sont enracinés dans la tradition de l’islam que les soufis ont perçu « l’unité transcendante des religions ». L’islam, on le sait, reconnaît les révélations antérieures, qu’il synthétise et intègre. Il se considère comme le dernier fruit, pour cette humanité, de la Religion primordiale (al-dîn al-qayyim). L’ouverture des soufis aux autres religions découle donc de l’universalisme même de l’islam et du texte coranique : « Si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté, mais Il a voulu vous éprouver par le don qu’Il vous a fait. Cherchez à vous surpasser les uns les autres dans les oeuvres de bien. Votre retour à tous se fera vers Dieu ; Il vous éclairera, alors, au sujet de vos différends » (Coran 5 : 48). L’islam, ultime religion révélée, rejoint ici l’hindouisme, religion primordiale, en ce qu’il envisage la Révélation dans sa manifestation universelle tout au long des cycles de l’histoire humaine. Nombre de musulmans, il faut le reconnaître, par le poids des coutumes et de la routine, ne sont pas à la hauteur de ce message.
Dans cette perspective, les soufis peuvent être définis tout simplement comme les musulmans réels, entiers, qui perçoivent et vivent l’essence de leur religion. C’est pourquoi ils se sont battus contre la sclérose touchant, par l’usure du temps, la religion à l’égal de toute autre institution. Le soufisme est une discipline d’éveil, qui pourfend les dogmatismes étroits, quels qu’ils soient. C’est en ce sens que certains soufis déclaraient n’être « ni musulmans, ni juifs ni chrétiens » : il s’agissait d’abord pour eux d’ébranler le conformisme inhérent à tout milieu religieux ; ils marquaient par ailleurs leur attachement à la Religion primordiale. Voici ce que disait Rûmî, poète de l’Amour mystique universel, qui était vénéré par les chrétiens autant que par les musulmans d’Anatolie : « La différence entre les créatures résulte de leur forme extérieure ; lorsqu’on pénètre dans la signification intérieure, il y a la paix. Ô moelle de l’existence ! C’est à cause de ce point de vue qu’ont divergé musulmans, zoroastriens et juifs ». Parce qu’il vise cette signification intérieure, le soufisme a pour vocation de plonger dans l’unité mystérieuse qui sous-tend la diversité des formes religieuses. Pour autant, on l’aura compris, les soufis étaient profondément musulmans, c’est-à-dire « soumis activement à Dieu » (sens du mot arabe muslim) : c’est en ce sens que le terme, dans le Coran, est appliqué aux prophètes et sages anciens.
Toute personne se réclamant de l’islam doit authentifier le message des prophètes qui ont précédé Muhammad (au nombre de 124.000, d’après ses termes). Un des arguments scripturaires est cette parole du Prophète : « Nous autres, les prophètes, sommes des frères issus d’une même famille. Notre religion est unique ». Certains - qu’on les appelle "soufis" ou non - parviennent à vivifier, à porter en eux la modalité spirituelle propre à chacun des grands prophètes. C’est donc dans le cadre de l’islam que les soufis ont accès à ce formidable patrimoine, en réalisant intérieurement l’héritage de l’un ou l’autre de ces prophètes. Ainsi, il est dit de tel saint musulman qu’il est "abrahamique", "mosaïque" ou "christique". Encore faut-il souligner que cet héritage ne peut être effectif, selon le soufisme, que grâce à la "fonction prophétique totalisante" de Muhammad. « Pour un chrétien, remarque S. H. Nasr, toute la grâce de Dieu est centrée dans la personnalité du Christ et aucune autre voie de grâce n’est ouverte à l’homme. Pour le musulman, dans le firmament de l’Islam, où le Prophète est comme la pleine lune, les autres grands prophètes et grands saints sont comme des étoiles qui brillent dans le même firmament, mais ils le font par vertu de la grâce de Muhammad » [19].
Ainsi, nombre de chrétiens ont été frappés par l’aspect christique du cheikh algérien Ahmad al-‘Alawî [20] et, encore maintenant, l’ordre soufi qu’il a initié a une grande influence sur les milieux chrétiens d’Occident. Pour les soufis, le dialogue interreligieux n’est donc pas une trouvaille récente ; il découle directement du principe de « l’unité transcendante des religions » inclus dans l’islam. Nul syncrétisme, évidemment, dans cette démarche, puisque la pluralité des religions fait partie du plan divin : « À chacun de vous, Nous avons donné une voie et une règle » (Coran 5 : 48).
De nos jours, on assiste à un renouveau du soufisme : en pays musulman d’abord, parce que les différentes idéologies, panarabe, islamiste et autres, sont mortes, et que seul reste l’Esprit ; en Occident également parce que le soufisme répond à un besoin spirituel, voire initiatique, réel. Les responsables musulmans qui vivent ici (présidents de mosquées, d’associations, imams...) sont eux-mêmes de plus en plus ouverts à cette dimension de l’islam. L’actualité du soufisme en Occident se résume à cette remarque : aux États-Unis, Rûmî, évoqué plus haut, maître fondateur des Mevlevis ("Derviches tourneurs") est le poète le plus lu. Actuellement, on décèle ici et là une contrefaçon de la spiritualité authentique, comme si le soufisme venait s’ajouter au catalogue des sagesses orientales en vogue. Des personnalités scientifiques, artistiques, voire politiques adhéreraient au soufisme ... Il faut rappeler à ceux qui veulent suivre cette voie initiatique qu’elle comporte des dangers, et qu’elle nécessite, outre un maître, le cadre protecteur de la Loi.
Le soufisme, qui traque les illusions et les leurres de l’ego, aura certainement un effet salvateur pour mettre à nu les idolâtries matérialistes qui ont succédé aux idolâtries religieuses d’antan. Là encore, il ne fait qu’intérioriser la doctrine de l’islam. Le péché majeur, en islam, consiste à « associer une autre divinité à Dieu » (shirk). Transposé sur le plan ésotérique, cela signifie, disent les soufis, que nous associons toujours à Dieu notre petit "moi" dans lequel nous nous enfermons, que nous le prenons comme « passion », ainsi que l’indique le Coran (25 : 43). Que dire alors de nos idolâtries actuelles, technologiques, idéologiques et autres ?
En-deçà de la quête proprement initiatique qu’il propose, le soufisme permet à certains musulmans de découvrir l’essence spirituelle de l’islam et de régénérer leur pratique cultuelle. Il témoigne en effet que l’ensemble des dogmes, prescriptions et rites de l’islam est animé par l’Esprit. Nous avons déjà souligné l’élan pionnier donné par le soufisme dans le sens du dialogue interreligieux. Le soufisme a aussi pour mission de faire connaître à un public plus large « l’autre visage » de l’islam [21]. Il a enfin, croyons-nous, la capacité de faire évoluer l’islam vers une modernité empreinte de spiritualité.
Il y a même les « saints de Satan », et nous touchons là à la contre-initiation. Mais, comme le disait un maître, « ce n’est pas Satan qui se joue des soufis, ce sont eux qui se jouent de lui ».
Notes
[1] Cf. son Munqidh min al-dalâl, Beyrouth, 1969, p. 39 du texte arabe.
[2] al-Muqaddima, traduite par V. Monteil sous le titre Discours sur l’Histoire universelle, Beyrouth, 1968, III, p.1004.
[3] Cf. son commentaire de la Risâla qushayriyya, Beyrouth, 1957, p.43.
[4] Cf. son Essai sur les origines du lexique technique de la mystique musulmane, 1ère éd. en 1922, 2e en 1954, 3e en 1999 (aux éd. du Cerf), p.104.
[5] Passion, Paris, 1975 (nouvelle éd.), III, 21.
[6] Dans son livre Pourquoi je ne suis pas musulman, Paris, 1999, p.332-334.
[7] A. Schimmel, Le soufisme, ou les dimensions mystiques de l’islam, Paris, 1996, p.25.
[8] M. Chodkiewicz, Un océan sans rivage : Ibn ‘Arabî, le Livre et la Loi, Paris, 1992, voir la 4e de couverture.
[9] Cf. la Hâshiya d’Ibn ‘Âbidîn, Boulaq, 1323 h., I, 43.
[10] al-‘Ajlûnî, Kashf al-khafâ’, Le Caire, 1351 h., I, 341.
[11] A. al-Kurdî, Tanwîr al-qulûb, Le Caire, 1358 h., p.405.
[12] Cf. al-Qushayrî, Risâla, p.431.
[13] Cf. Ibn Warraq, op. cit., p.334 ; A. al-Badawî, Shatahât al-sûfiyya, Koweit, 1978, p.133, 218, 226.
[14] Ibn Warraq, op. cit., p.334.
[15] Junayd, Enseignement spirituel, traduit de l’arabe par R. Deladrière, Paris, 1983, p.215 ; M. Chodkiewicz, op. cit., p.115.
[16] M. Ebn E. Monawwar, Les étapes mystiques du shaykh Abu Saïd, Paris, 1974, p.47, 276.
[17] Cf. son Shifâ’ al-sâ’il, Tunis, 1991, p.237.
[18] Cf. Ibn ‘Atâ’ Allâh, La sagesse des maîtres soufis, ouvrage traduit par nos soins, Paris, 1998.
[19] Seyyed Hossein Nasr, Essais sur le soufisme, Paris, 1980, p.184.
[20] Cf. M. Lings, Un saint soufi du vingtième siècle, le Cheikh Ahmad al-‘Alawî, Paris (Seuil), rééd.
[21] Pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Eva de Vitray-Meyerovitch, Paris, 1995.

Cet article est consultable sur le site de l'auteur, à l'adresse suivante :
http://www.eric-geoffroy.net/L-islamite-du-soufisme-et-son

Du soufisme -9- في التصوف





مدخل للتصوف
مراجع هامة
Introduction au soufisme
Références majeures
Michel Chodkiewicz
 Le sceau des saints (Prophétie et sainteté dans la doctrine d'Ibn Arabi). Gallimard, Collection : Bibliothèque Sciences Humaines, Paris 1986. 

Présentation de l'éditeur :
Le «Maître spirituel» par excellence exerce depuis huit siècles une influence majeure sur la mystique islamique. Une minutieuse analyse des textes permet de préciser une doctrine de l'héritage prophétique et de la médiation des saints entre le Ciel et la Terre, puis de décrire les deux phases du voyage initiatique du saint : montée vers Dieu, descente vers les créatures.




Article d'Éric Geoffroy

Junayd, maître soufi - Article paru dans La Vie du 15 novembre 2007
Surnommé « le seigneur de l’Ordre (des soufis) », Junayd incarne en mystique musulmane le tempérament « sobre » et la quête de la lucidité, face à l’ « ivresse spirituelle » exaltée par Hallâj, son ex-disciple.
D’origine persane, Junayd est l’une des figures proéminentes de l’école de tasawwuf (« soufisme ») de Bagdad ; ce terme allait englober par la suite toutes les modalités spirituelles au sein de l’islam sunnite. A cette époque (IXe-Xe siècles), Bagdad et le califat abbasside étaient le phare du monde. Junayd est d’abord devenu un brillant juriste, avant de s’ouvrir à la mystique sous la direction de son oncle, le soufi Sarî Saqatî (m. 867). Toute sa vie, Junayd a tendu à réaliser l’équilibre entre l’aspect exotérique, normatif, du message islamique, et son aspect ésotérique, initiatique. « Notre science [le soufisme], affirmait-il, est intimement liée au Coran et au modèle muhammadien ». C’est pourquoi il a été agréé par tous les oulémas. Il se montrait d’ailleurs très prudent dans l’enseignement des « secrets de la Voie », qu’il délivrait au fond de sa maison, loin des oreilles profanes. Se réclamer de « la voie de Junayd », de nos jours encore, signifie avoir une démarche spirituelle orthodoxe, mais aussi exigeante.
La méthode de Junayd se fonde en effet sur le jeûne, le silence, la pratique assidue de la retraite et de l’invocation de Dieu, et surtout une observation rigoureuse de la conscience intérieure (« j’ai appris l’art de la vigilance en observant une chatte », disait-il). « Nous n’avons pas reçu le soufisme par des ‘‘on-dit’’, mais par la faim, l’éloignement du bas-monde et la rupture avec les habitudes confortables, affirmait-il ». La méthode austère prônée par Junayd ne supporte aucun artifice, aucune complaisance à l’égard même des plaisirs spirituels qui sont autant de voiles. A une époque où la plupart des adeptes de la Voie pérégrinaient sur les routes, Junayd, quant à lui, disait qu’il avait atteint la réalisation spirituelle « en restant en présence de Dieu, pendant trente ans, sous cet escalier ». Il prônait donc la maîtrise des états spirituels qui traversent l’homme (tamkîn), là où d’autres se plaçaient volontiers sous leur emprise (talwîn). Ainsi, à un soufi qui lui demandait pourquoi il restait statique durant les séances collectives d’invocation de Dieu (dhikr), il répondit par ce verset : « Tu verras les montagnes, que tu croyais immobiles, passer comme des nuages » (Coran 27 : 88). Il revient à l’homme d’invoquer Dieu pour se souvenir du Pacte primordial passé entre Dieu et l’humanité dans le monde spirituel, avant l’incarnation des âmes sur terre. Le verset coranique de référence, que Junayd a beaucoup commenté, est : « Ne suis-Je point votre Seigneur ? Ils dirent : oui, nous en témoignons » (7 : 172).
Tout l’enseignement de Junayd est centré sur la connaissance de l’Unicité (tawhîd), but véritable de la vie spirituelle. Il ne suffit pas d’affirmer que Dieu est unique, comme le fait le commun des croyants ; il faut vivre cette Unicité en soi et en expérimenter les conséquences à tous les niveaux de l’être. « La connaissance de l’Unicité qui est spécifique aux soufis, disait Junayd, consiste à isoler l’éternité de la temporalité, à quitter sa demeure, à rompre les liens avec ce que l’on aime, à laisser de côté ce que l’on sait et ce que l’on ignore ; elle consiste enfin en ce que l’Être divin tient alors lieu de tout ».
Une telle expérience mène à une perplexité d’ordre supérieur : puisque Dieu est l’Être unique, la conscience humaine individuelle ne peut s’unir à Lui qu’en disparaissant, « afin que subsiste ce qui a toujours été, et que s’efface ce qui par nature est illusoire ». C’est le processus du fanâ’, « extinction » de la conscience individuelle dans « l’océan de l’Unicité ». Le sujet qui commence à pressentir la Présence divine doit s’annihiler s’il veut aller plus loin... Faisant allusion à ce paradoxe, un soufi contemporain déclarait : « J’ai entendu de Junayd une parole sur l’Unicité qui m’a plongé durant quarante ans dans une stupeur dont je ne suis pas encore sorti ».
L’expérience du fanâ’ est jouissive car elle libère la conscience humaine des contraintes qu’elle connaît d’ordinaire. « Vivre l’Unicité, disait Junayd, c’est échapper aux limitations temporelles pour s’ouvrir à l’éternité ». Pourtant, Junayd stipule qu’il faut dépasser cette étape, pour « revenir parmi les hommes », lucide, mais désormais investi de la présence pérenne de Dieu : c’est le baqâ’. La recherche de l’extase ne convient qu’aux débutants, la pure contemplation ne saurait être troublée par quelque état d’ivresse ; d’où la condamnation par Junayd des extravagances de Hallâj.
La sainteté de Junayd fut reconnue par tous, même par les juristes les plus sourcilleux, et soixante mille personnes assistèrent à ses funérailles. Sa méthode spirituelle reste un modèle majeur du soufisme, et la plupart des chaînes initiatiques des confréries soufies passent par lui. La doctrine religieuse de certains Etats musulmans, tel le Royaume du Maroc, se réfère officiellement à lui. 





Biographie :
Vers 830 : naissance à Bagdad.
Vers 850 : il devient une autorité en droit musulman, mais approfondit de plus en plus sa perception du soufisme.
897 : Hallâj se sépare de Junayd, qui était son maître spirituel depuis vingt ans.
911 : mort à Bagdad.

Citations :




Agis en sorte que tu sois une miséricorde pour les autres, même si Dieu a fait de toi une épreuve pour toi-même. 
L’Unicité est une réalité spirituelle dans laquelle s’évanouissent les formes et se résorbent les sciences, alors que Dieu est tel qu’Il n’a jamais cessé d’être.
Le soufisme, c’est que le Réel [Dieu] te fasse mourir à toi-même, et qu’Il te fasse vivre par Lui.
Le soufisme, c’est que tu sois avec Dieu, et que tu n’aies plus aucune attache.
La couleur de l’eau provient de la couleur de son récipient.
Cette parole a reçu de multiples interprétations ; elle signifie notamment qu’il y a une seule Religion primordiale (l’eau) qui a pris des colorations multiples (les religions historiques) en fonction des contextes.

Le soufi est comme la terre : on y jette tout ce qui est vil, et il n’en sort que du beau.

Bibliographie :
 Junayd, Enseignement spirituel, traduit par Roger Deladrière, Actes Sud, Paris, 1999 (réédition).
 E. Geoffroy, Initiation au soufisme, Fayard, 2003, voir index.

Cet article est consultable sur le site de l'auteur, à l'adresse suivante :
http://www.eric-geoffroy.net/Junayd-maitre-soufi-Article-paru

Louis Massignon
LA PASSION DE HUSAYN IBN MANSÛR HALLÂJ . Martyr mystique de l'Islam exécuté à Bagdad le 26 mars 922. Étude d'histoire religieuse [1990]. Nouvelle édition. Gallimard. 
Présentation de l'éditeur :
TOME I : La Vie de Hallâj, 712 pages + 18 p. hors texte, 14 ill., 140 x 225 mm. Collection Bibliothèque des Idées, Gallimard -etu. ISBN 2070718913.
Husayn ibn Mansûr Hallâj, martyr mystique de l’amour inconditionnel de Dieu, éprouvé jusqu’à la damnation volontaire, fut exécuté à Bagdad le 26 mars 922. Sa figure, sa présence accompagnèrent Louis Massignon (1883-1962), l’un des plus grands maîtres de l’orientalisme occidental au XXe siècle, depuis sa découverte du saint en 1907, qui conduisit à la rédaction de sa thèse principale de doctorat, jusqu’à la publication du grand œuvre dans cette édition posthume, considérablement augmentée de tous les compléments et rajouts qui furent le fruit d’une incessante quête. 
TOME II : La Survie de Hallâj, 528 pages + 16 p. hors texte, 20 ill., 140 x 225 mm. Collection Bibliothèque des Idées, Gallimard -etu. ISBN 2070718921. 
Mars 1907, Massignon prépare au Caire un plan de recherches archéologiques et dans les textes qu’il réunit sur l’histoire du Khalifat à Bagdad «la physionomie d’al Hallâj ressortait, avec une puissance qui - écrivait Massignon - me frappa : le plus beau cas de passion humaine que j’eusse encore rencontré, une vie tendue tout entière vers une certitude supérieure. Le désir me vint de pénétrer, de comprendre et de restituer cet exemple d’un dévouement sans conditions à une passion souveraine.» «Il n’est pas question de prétendre ici que l’étude de cette vie pleine et dure, et montante, et donnée m’ait livré le secret de son cœur. C’est plutôt lui qui a sondé le mien ; et qui le sonde encore.» 
TOME III : La Doctrine de Hallâj, 392 pages + 12 p. hors texte, 16 ill., 140 x 225 mm. Collection Bibliothèque des Idées, Gallimard -etu. ISBN 207071893X. 
L’expérience hallagienne de Louis Massignon, expérience christique et messianique, modèle la conception qu’il se fait de l’islam et plus particulièrement du soufisme. «Tous ces documents remués n’ont pas affaibli mon impression primitive, mais l’ont fortifiée. Il y a vraiment une vertu, une flamme héroïque, dans cette vie ; dans la mort surtout ; qui l’a scellée. J’ai été vivre, près de sa tombe, en son pays. Á l’étudier, peu à peu, ici et là, je crois avoir assimilé quelque chose de très précieux et que je voudrais faire partager à d’autres. Heureux si d’autres que moi ressentent un jour, pour s’être familiarisés avec lui, - ce désir pressant de s’imprégner de la Vérité pleine, non pas abstraite, mais vivante, qui est le sel offert à toute existence mortelle.» 
TOME IV : Bibliographie - Index, 336 pages, 140 x 225 mm. Collection Bibliothèque des Idées, Gallimard -etu. ISBN 2070718948.
le même ouvrage.
«Ainsi commencé, par goût profane, pendant deux ans, cet ouvrage continué depuis par obéissance chrétienne, s’achève au bout de quatorze années. Et maintenant, me voici de nouveau à l’orée d’un désert : entendant le vent se lever, sur le seuil de la tente, entre les pierres du foyer, à la brise avant-courrière de midi ; heure bénie, où trois passants qui s’en allaient incendier une cité perdue, s’arrêtèrent, - et offrirent à Abraham, leur hôte d’un instant, l’amitié divine.»

Du soufisme -8- في التصوف


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Introduction au soufisme
Références majeures
L'Incendie de l'âme, L' aventure spirituelle de Rûmî, Annemarie Schimmel

Présentation de l'éditeur :
Fondateur au XIIIème siècle de la confrérie des derviches tourneurs, Jalâluddin Rûmî est reconnu comme l'un des plus grands maîtres de la mystique soufie. L'incendie de l'âme nous fait pénétrer au cœur de son expérience spirituelle hors du commun, et nous introduit dans les arcanes de son enseignement.
La grande islamologue Annemarie Schimmel, qui livre là le fruit d'une vie de recherches sur Rûmî, a su transmettre son incomparable érudition dans un langage simple et vivant. Elle nous entraîne sur les routes de l'Anatolie, nous fait visiter Konya, la ville du maître, et vivre la rencontre déterminante entre Rûmî et le derviche errant Shams de Tabriz. Elle nous présente les notions fondamentales sur lesquelles s'appuie sa mystique, nous fait entendre sa poésie incomparable, et nous invite à entrer avec lui dans l'élan d'une danse intérieure.
272 pages - Broché - Éditeur : Albin Michel - Ean 9782226105240 - 1998

Article de Jean-Jacques Lavoie
Université du Québec à Montréal
Annemarie Schimmel. 1996. Le Soufisme ou les dimensions mystiques de l'Islam. Coll. «Patrimoines Islam». Paris: Cerf, 632 p.
Qu'une seule personne puisse présenter une synthèse suggestive du soufisme, tant au plan historique que phénoménologique, est une tâche presque impossible. Un spécialiste du mysticisme islamique qui entreprendrait de relever un tel défi pourrait se comparer à celui qui cherche à gravir le mont Qâf où habite le Simurgh, le roi des oiseaux et l'incarnation de la divinité dans la mythographie persane popularisée par Fariduddin, car il devrait à lui seul connaître non seulement l'histoire de l'islam depuis les origines jusqu'au vingtième siècle, mais aussi les grandes zones de la culture islamique: la zone arabe, tant orientale qu'occidentale, la zone iranienne, turque, malaise et africaine (tout particulièrement l'Afrique noire). Pour avoir quelque chance de maîtriser sa discipline, il serait en outre voué à savoir l'arabe, le persan et le turc, dans toutes leurs variétés dialectales, bien entendu, mais aussi l'ourdou, le sindhi, le panjabi, le pashto, le siraikhi, le bengali, pour ne nommer que les principales langues qui sont évoquées dans le présent livre. Il est vrai qu'ils sont peu nombreux les élus qui atteignent la montagne où habite le Simurgh, mais on peut néanmoins dire que dans le présent livre, modestement présenté comme une esquisse et un assemblage des notes de cours qui furent données à Harvard (p. 9-10) ou encore comme un simple coup d'oeil sur quelques aspects du soufisme (p. 28), Annemarie Schimmel réussit avec brio à nous faire découvrir une immense chaîne de montagnes.
Ce livre, qui couvre donc plus d'un millénaire de traditions islamiques, se divise en huit chapitres et deux appendices. A. Schimmel commence d'abord par s'interroger sur le mot «soufisme», nom généralement admis pour le mysticisme islamique (p. 17-40). Dans cette première description partielle du soufisme, elle traite des questions reliées au panthéisme, à l'esprit prophétique et mystique, aux approches volontariste et gnostique, ainsi qu'à l'origine du mot «tasawwuf», «soufisme». Aussi, tout en reconnaissant qu'il existe plusieurs manières de faire l'approche du phénomène du soufisme, elle souligne sa préférence pour les études des structures sous-jacentes aux différents systèmes de mystique et de philosophie (à la manière d'Henry Corbin) et pour les analyses du langage et l'étude des symboles de la mystique (à la manière de Louis Massignon et de Paul Nwyia). Quant à l'analyse psychologique, elle n'y accordera qu'une importance secondaire, car même l'analyse la plus fine et la plus raffinée reste très limitée. Pour reprendre une image des soufis, les mots restent sur la plage.
Beaucoup plus long, le second chapitre (p. 41-130) traite de l'évolution du soufisme classique, des origines jusqu'à Ghazzali. Cette histoire du soufisme est divisée en deux grandes périodes. La première va du Prophète lui-même jusqu'à Hallaj (mort en 922), ce grand martyr de l'amour mystique à qui elle consacre les pages 89 à 106. Quant à la seconde période, qui va de Shibli (mort en 945) à Ghazzali (mort en 1111), elle fut surtout celle de l'organisation et de la consolidation du soufisme sous une influence, non encore complètement élucidée de nos jours (p. 64 et 112), de la pensée chiite.
Intitulé «La voie», le troisième chapitre (p. 131-236) est entièrement consacré à l'ascèse. Celle-ci se subdivise en trois parties: la shari'a (la Loi qui constitue à la fois le point de départ et la route principale), la tariqa (la voie qui fait tout converger vers Dieu) et la haqiqa (la réalité suprême et ultime qui est expérimentation trans-subjective de la présence active universelle de Dieu). Cette division tripartite correspond dans une certaine mesure à la via purgativa, la via contemplativa et la via illuminativa des chrétiens. Après avoir présenté ces trois étapes principales du progrès mystique et souligné l'importance du guide - en effet, dira Maulana, quiconque voyage sans guide a besoin de deux cents ans pour un voyage de deux jours (p. 137), l'auteure analyse les différentes stations par lesquelles le voyageur poursuit sa route vers l'«instase» (et non vers l'«extase», puisque le mystique, souligne-t-elle à la p. 227, n'est pas transporté hors de lui-même, mais plutôt dans les profondeurs de son soi). Parmi les stations mentionnées et brièvement analysées, on retrouve le jeûne, la pauvreté, la patience, la gratitude et l'espoir (p. 150-169). Par contre, les dernières stations sur la voie mystique sont la gnose et l'amour (p. 170-191). La gnose, car on ne peut aimer que ce qu'on connaît, dira Ghazzali (p. 170), mais aussi et surtout l'amour, car personne ne peut mieux exprimer l'amour mystique que l'amant. En effet, comme le dira `Ali ibn `Uthman al-Hujwiri, «une chose ne peut être expliquée que par quelque chose de plus subtil qu'elle-même. Il n'y a rien de plus subtil que l'amour - par quoi donc l'amour sera-t-il expliqué?» (p. 182). Quant aux pages 192 à 236, elles traitent des diverses formes d'adoration: la prière rituelle, la prière libre, le dikhr, forme d'adoration singulière aux soufis et que le père Nwyia appelle, d'un terme emprunté à l'église de Byzance, théomnémie (p. 213), et le sama` («écoute»), forme de prière collective qui se fait par le biais de la musique et de la danse.
Le chapitre quatre (p. 237-284), qui a pour titre «L'homme et la voie vers la perfection», présente quelques facettes de l'anthropologie mystique de l'Islam, laquelle n'est guère facile à résumer puisqu'elle est aussi variée que l'Islam lui-même. Pour ce faire, A. Schimmel se limite à analyser quatre aspects des plus fascinants de la psychologie mystique de l'Islam: la manière dont les soufis ont traité Satan, la puissance du mal (p. 245-251); le culte des saints qui a fini par jeter le discrédit sur tout le soufisme (p. 252-257); les miracles qui ont toujours été regardés par les grands maîtres comme des pièges sur la voie menant à Dieu (p. 257-267); le culte du prophète, bien sûr, comme l'indique la seconde moitié de la profession de foi (p. 268-284).
Le cinquième chapitre (p. 285-321) discute plus brièvement de la vie communautaire, des premiers ordres mystiques et des règles monastiques. Beaucoup plus complexe, le chapitre 6 (p. 323-354) aborde la pensée théosophique de trois grands mystiques: Suhrawardi (mort en 1234), Ibn `Arabi (mort en 1240) et ses partisans, et Ibn Al-Farid (mort en 1235).
Intitulé «La rose et le rossignol», le chapitre sept est consacré à la poésie persane (p. 355-404) et turque (p. 404-422). L'auteure commence d'abord par rejeter les thèses des défenseurs du sens purement mystique de cette poésie tout comme les thèses des défenseurs du sens purement érotique. Après avoir souligné le caractère à la fois mystique et érotique de cette poésie (p. 355-371), elle examine rapidement les oeuvres de Sana'i (mort en 1131), d'`Attar (mort en 1220) et de Maulana Jalalauddin Rumi (mort en 1273), lequel a droit à la part du lion (p. 382-404). Du côté des poètes turcs, dont le premier grand représentant fut Ahmed Yasawi (mort en 1166), deux auteurs retiennent particulièrement son attention: Yunus Emre (mort en 1321) et Kaygusuz Abdal (quinzième siècle). Ce choix n'est pas arbitraire, puisqu'ils furent les maîtres les plus marquants de la poésie bektashi (ordre soufi appartenant au courant chiite) qui se développa en Anatolie à partir des quatorzième et quinzième siècles.
Enfin, dans son dernier chapitre (p. 423-492), l'auteure présente une synthèse du développement du soufisme en Inde et au Pakistan (p. 423-457). Puis, quelques pages sont réservées à la vie et l'oeuvre de Khwaja Mir Dard de Delhi (1721-1785) ainsi qu'à la poésie mystique dans les langues régionales de l'Inde et du Pakistan.
Un épilogue (p. 493-498) évoque rapidement la situation guère enviable du soufisme aux dix-neuvième et vingtième siècles: d'une part, le soufisme est tombé en discrédit chez la majorité des musulmans (en 1925, les ordres mystiques furent même interdits en Turquie); d'autre part, les principaux penseurs soufis contemporains sont plutôt fondamentalistes.
Deux appendices complètent ce livre. Le premier appendice (p. 499-517) est intitulé «Le symbolisme des lettres dans la littérature soufie». Il est intimement relié à l'ensemble de sa recherche et c'est pourquoi l'auteure nous y renvoie à plusieurs reprises (p. 35, 223 et 418). Quant au second appendice (p. 518-531), auquel elle ne fait référence qu'une seule fois (p. 337), il traite de «l'élément féminin dans le soufisme». Sans aucunement cacher une certaine forme de sexisme, voire même de misogynie, qui caractérise la littérature soufie, A. Schimmel, dans ces dernières pages, rappelle néanmoins l'importance du féminin dans cette littérature et note qu'il est tout de même remarquable que l'enseignement soufi soit continué de nos jours, pour une grande part, par des femmes. En outre, elle est persuadée qu'une étude du rôle des mères dans les biographies soufies montrerait combien ces dernières ont initié à la vie mystique ces grands maîtres soufis. Ceci dit, le ton quelque peu polémique de cet appendice à l'égard de la tradition chrétienne m'a étonné, d'autant plus qu'il contraste énormément avec le reste du livre où l'auteure fait preuve d'un esprit davantage ouvert, voire même oecuménique.
Une liste des abréviations utilisées (p. 11-13), une note sur la transcription des alphabets arabe et persan (p. 14-15) et une note sur l'année musulmane (p. 16) sont situées au tout début de ce monumental ouvrage, tandis que quatre index le terminent (p. 573-630). En outre, une imposante bibliographie (p. 533-572), dans laquelle on retrouve trois pages consacrées à ses publications, invite le lecteur à poursuivre la recherche.
Il est vrai que les savants qui se fient aux livres risquent d'être «comme l'âne qui transporte des livres» (sourate 62,5) et que Dieu a condamné la connaissance inutile (sourate 2,96), mais les connaissances que viennent proposer cet impressionnant volume, paru originellement en 1975 et traduit de l'anglais et de l'allemand par Albert Van Hoa, seront d'une très grande utilité pour toute personne désireuse de mieux connaître les richesses des formes diverses du soufisme et plus particulièrement la poésie mystique provenant du grand domaine influencé par la culture iranienne. Bien entendu, ce livre ne donnera pas accès au Simurgh, lequel représente, entre autres choses, l'illumination sur tous les problèmes, mais le lecteur sera davantage en mesure d'imaginer à quoi le soufisme tout entier ressemble. Dit autrement, il ne sera plus tout à fait comme les hommes aveugles de la célèbre mathnawi de Maulana Jalaludin Rumi qui, quand on leur fit toucher un éléphant, le décrivirent chacun d'après la partie du corps que leur main avait touchée: «à l'un l'éléphant apparaissait comme un trône, à un autre comme un éventail, ou comme un tuyau d'eau ou comme une colonne. Mais personne ne fut capable d'imaginer à quoi l'animal tout entier ressemblait.»
Jean-Jacques Lavoie
  Université du Québec à Montréal

Cet article est consultable à l'adresse suivante :http://www.religiologiques.uqam.ca/recen/17recschimmel.html 

Du soufisme -7- في التصوف


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Introduction au soufisme
Références majeures
A. Popovic et G. Veinstein (Direction)
Les voies d'Allah. 
Les ordres mystiques dans le monde musulman 
des origines à aujourd'hui
Paris, Fayard, 1996.

Présentation  de : ALEXANDRE POPOVIC
Extrait du : Journal of the History of Sufism, (eds. Th. Zarcone, E. Ism, A. Buehler) Istanbul, Simurg P., 2000,1-2, XXIII-XXVIII.

Si le présent volume est dédié à Alexandre Popovic, c’est que les contributeurs ont presque tous été déjà réunis grâce à lui, soit dans le cadre d’un colloque, soit à l’occasion d’une publication sur les confréries mystiques musulmanes. De fait, il a été, dans ces vingt dernières années, l’un des principaux promoteurs et animateurs de la recherche mondiale dans ce domaine. 
Mais là ne s’arrête pas sa contribution à la science. Son travail de chercheur, entamé dans les années 1960 et ponctué de très nombreuses publications, pourrait être qualifié à la fois de marquant, d’atypique et de pionnier. 
De son profil d’émigré d’un pays de l’Est (la Yougoslavie), qui aurait pu être pour lui un handicap, voire le priver de toute carrière dans l’orientalisme, il a su faire un atout, en osant quitter les routes balisées de l’étude de l’islam classique et du monde musulman central, pour se lancer, au risque d’être marginal, sur le sentier alors peu emprunté des recherches sur l’islam et les musulmans des Balkans.

DE BELGRADE À PARIS :
Né à Belgrade, en 1931, dans une famille originaire de la Serbie occidentale, il apprit le français alors qu’il fréquentait l’école Saint Joseph des frères jésuites, où son père était enseignant. À la sortie du lycée, il choisit de faire des études de philologie orientale (arabe, turc, persan) auprès du célèbre professeur de l’époque, Fehim Bajraktarevic. Il pensait avant tout que cette formation (tout comme le sport dans lequel il excellait) lui permettrait un jour de sortir du carcan imposé par le nouveau régime communiste. 
Quelques temps après avoir obtenu son diplôme et grâce à un concours de circonstances, il put en effet partir pour Paris, où il arriva au début du mois de novembre 1954. Il s’inscrivit alors à l’École des langues orientales pour faire un diplôme d’arabe littéral, tout en survivant grâce à de multiples « petits boulots ».

Il fit ensuite, avec Charles Pellat, une thèse sur la révolte des Zandj en Irak au III/IXe siècle (soutenue en 1965, et publiée en XIV Alexandre POPOVIC 19761), un sujet qu’il avait choisi afin de montrer le caractère fantaisiste des interprétations marxistes de l’événement. 
En 1967, il devint « collaborateur technique » de l’un des plus grands orientalistes français, Maxime Rodinson, et occupa ce poste durant plus de dix ans.

DE L’ISLAM CLASSIQUE À L’ISLAM PÉRIPHÉRIQUE :
C’est au cours de cette période qu’il décida pourtant de se diriger vers un domaine resté jusque là presque vierge : celui de l’islam du pays dont il est originaire, la Yougoslavie, et des autres pays balkaniques, qui plus est, à l’époque moderne. 
Dès le début des années 1970, il posa les bases de ses futurs travaux dans une série d’articles2. Il était aussi l’auteur de nombreux comptes-rendus qui, d’un côté, lui permettaient « d’apprendre le métier », comme il aime à le dire lui-même, et de l’autre, donnaient aux chercheurs occidentaux la possibilité d’accéder à la littérature spécialisée en langue serbo-croate. 
À partir de 1973, un séminaire à l’École pratique des Hautes Etudes, VIe section (la future École des Hautes Etudes en Sciences Sociales), intitulé «  Histoire moderne et contemporaine des musulmans balkaniques », lui permit d’analyser et de présenter la volumineuse documentation qu’il rassemblait peu à peu. Ce travail aboutit à la rédaction d’une thèse d’État (dirigée par Robert Mantran), publiée sous le titre : L’Islam balkanique. Les musulmans du sud-est européen dans la période post-ottomane (Berlin-Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1986, 493 p.). Il s’agit d’une somme qui est un manuel incontournable pour qui s’engage désormais dans l’étude de l’histoire des musulmans des Balkans.
Devenu entre-temps chercheur au C.N.R.S., il s’intéressa également plus particulièrement à certains thèmes, tels : la littérature des musulmans des Balkans (il a, depuis 1975, un séminaire sur ce thème à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, IVe section) ; les articulations entre islam et politique ; la presse des musulmans ; et surtout la « dervicherie », c’est-à-dire l’étude des confréries mystiques musulmanes (voie dans laquelle l’encouragea Alexandre Bennigsen). Outre de nombreux articles dont il serait trop long de faire la liste ici et dont une partie a été récemment rassemblée dans trois volumes parus aux Éditions Isis d’Istanbul3, il est l’auteur, sur ces sujets, de plusieurs ouvrages, comme : Les Musulmans yougoslaves (1945-1989). Médiateurs et métaphores, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1990 ; Presse turque et Presse de Turquie. Actes des colloques d’Istanbul, ouvrage édité par N. Clayer, A. Popovic et Th. Zarcone, Istanbul, Paris, Éditions Isis, 1992, 366 p. ; et d’autres sur lesquels nous allons revenir.
Cependant, ne parler que de sa production personnelle ne saurait rendre la dimension de son activité. Car, depuis le début des années 1980, il est avec d’autres (parmi lesquels Marc Gaborieau, Alexandre Bennigsen, Denis Lombard) à l’origine de la formation en France d’une équipe de recherche (« La transmission du savoir dans le monde musulman périphérique »), mais aussi d’un réseau international, travaillant sur le monde musulman « périphérique » (c’est-à-dire les pays de la « seconde expansion de l’islam » à partir des pays arabes, de l’Iran et de la Turquie, régions beaucoup plus étudiées jusque là). Il a édité pendant 10 ans la « Lettre d’information » de cette équipe, a été l’un des organisateurs, des animateurs et/ou l’un des responsables de l’atmosphère conviviale et détendue de nombreux colloques.
Il a aussi été l’une des chevilles ouvrières de la publication des actes de plusieurs de ces réunions. La plupart d’entre elles touche à un thème qui lui est cher, et auquel le présent volume se rattache : l’étude des confréries mystiques musulmanes, et représente autant d’avancées dans notre connaissance des tarikat. Ainsi, une série s’est peu à peu forgée, de réunion en réunion, de volume en volume, depuis 1986 :
— Les Ordres mystiques dans l’Islam. Cheminements et situation actuelle (Travaux publiés sous la direction de A. Popovic et G. Veinstein), Paris Éditions de l’EHESS, 1986, 327 p.
M. Gaborieau, A. Popovic et Th. Zarcone (éds), Naqshbandis. Cheminements et situation actuelle d’un ordre mystique musulman, Istanbul - Paris, Institut Français d’Études Anatoliennes - Editions Isis, 1990, 750 p.
A. Popovic et G. Veinstein (éds.), Bektachiyya. Études sur l’ordre mystique des Bektachis et les groupes relevant de Hadji Bektach, Istanbul, Les Éditions Isis, 1995, 476 p. (également dans Revue des Études islamiques, LX, 1992-1 [1997], Paris, Geuthner, 468 p.).
— Les voies d’Allah. Les ordres mystiques dans le monde musulman des origines à aujourd’hui, A. Popovic et G. Veinstein (sous la direction de), Paris, Fayard, 1996, 715 p. (traduction en catalan : Las sendas de Allah. Las cofradias musulmanas desde sus origines hasta la actualidad, Barcelona, Edicions Bellaterra, 1997, 831 p.).
— Melâmis-Bayrâmis. Études sur trois mouvements mystiques musulmans (réunies par Nathalie Clayer, Alexandre Popovic et Thierry Zarcone), Istanbul, Les Éditions Isis, 1998, 325 p.

Quant à ses propres publications sur les confréries mystiques dans les Balkans, elles ont été tout à fait novatrices4.
Enfin, s’il fallait lui rendre hommage encore sur un point, il faudrait souligner le fait que, toujours accessible, toujours disponible, toujours prêt à partager ses expériences et sa documentation, toujours naturel, toujours plein d’humour et chaleureux, il a su et il sait communiquer à de jeunes chercheurs l’enthousiasme de la recherche, la patiente et la précision nécessaires à ce type de travail, la nécessité de connaître le terrain, l’importance des données factuelles, et « last but not least » la prudence à avoir vis-à-vis du « politically correct » d’un côté et de l’idéologie ou de l’apologie de l’autre ...
Notes :
La Révolte des esclaves en Irak au IIIe/IXe siècle, Paris, Geuthner, 1976 [= Bibliothèque d’Etudes Islamiques, VI], 218 p. (édition en anglais : The Revolt of African Slaves in Iraq in the 3rd/9th century, Princeton, Markus Wiener Publishers, 1998, 207 p.).
2 Voir notamment « Problème d’approche de l’islam yougoslave », Correspondance d’Orient, n°11, Bruxelles, août-septembre 1971, p. 367-76 ; « La Littérature ottomane des musulmans yougoslaves. Essai de bibliographie raisonnée », Journal Asiatique, CCLIX/3-4, 1971, p. 309-
376 ; « Les Musulmans du Sud-Est européen dans la période post-ottomane problèmes d’approche », Journal Asiatique, CCLXIII/3-4 , 1975, p. 317-360.
Les Derviches balkaniques hier et aujourd’hui, Istanbul, Isis, 1994, 373 p. ; Les Musulmans des Balkans à l’époque post-ottomane : Histoire et politique, Istanbul, Isis, 1994, 375 p. ; et Cultures musulmanes balkaniques, Istanbul, Isis, 1994, 283 p.
4 On en trouvera la liste ci-dessous.


Nathalie CLAYER
Publications d’Alexandre Popovic sur les confréries :
— « Les Statuts de la communauté musulmane albanaise (Sunnites et Bektachis) de 1945 » (en collaboration avec Odile Daniel), Journal Asiatique, CCLXV/3-4, 1977, p. 273-306.
— « Un texte inédit de Hasan Kaleshi ‘L’ordre des Sa‘diya en Yougoslavie’ », in Quand le crible était dans la paille ..., Hommage à Pertev Naili Boratav, présenté par R. Dor et M. Nicolas, Paris, G.-P. Maisonneuve et Larose, 1978, p. 335-348.
— « The contemporary Situation of the Muslim Mystic Orders in Yugoslavia », in Islamic Dilemmas : Reformers, Nationalists and Industrialization (The Southern Shore of the Mediterranean), E. Gellner (éd.), Berlin-New York-Amsterdam, Mouton, 1985, p. 240-254.
— « Les Ordres mystiques musulmans du Sud-Est européen dans la période post-ottomane », in Les Ordres mystiques dans l’Islam. Cheminements et situation actuelle (Travaux publiés sous la direction de A. Popovic et G. Veinstein), Paris, Éditions de l’EHESS, 1986, p. 63-99. (traduction en turc par Osman Türer : « Osmanli sonrasi dönemde Güney-Dogu Avrupa’daki müslüman tarîkatlar », Türk Kültürü Arashrmalari, XXV/1, Ankara, 1987 [1988], p. 85-126 ; paru aussi dans Ilim ve Sanat, 37, Istanbul, Kasim 1993, p. 62-72).
— «Typologie de la survie d’un ordre mystique musulman en Yougoslavie : le cas des Kâdiris de Kosovska Mitrovica », Quaderni di Studi Arabi, 5-6, Venezia, 1987-1988 (Atti del XIII Congresso de l’UEAI, set.-ott. 1986), p. 667-678 (traduction en serbo-croate par Tarik Haveric : « Tipologija odr􀃥anja jednog misti􀃾kog islamskog reda u Jugoslaviji. Slucaj Kadirija u Kosovskoj Mitrovici », Islamska Misao, XIII/146, Sarajevo, februar 1991, p. 42-47).
— « Les Ordres mystiques musulmans dans les territoires yougoslaves au dix-huitième siècle », in : Mélanges Professeur Robert Mantran (Études réunies et présentées par Abdeljelil Temimi), Zaghouan-Tunisie, CEROMDI, 1988, p. 201-208.
Ç Bilten ‘Hu’ et autres publications récentes des derviches yougoslaves », in Langues et Cultures populaires dans l’aire arabo-musulmane 2 (Journées d’Études Arabes - Paris, Février-Mars 1988), Paris, AFDA, 1988, p. 95-99.
— « Les Derviches balkaniques I : la rifâ‘iyya (première partie)», Zeitschrift fŸr Balkanologie, 25/2, Berlin, 1989, p. 167-198.
— « Quelques remarques sur les Naqshbandis dans le Sud-Est européen (période post-ottomane) », in M. Gaborieau, A. Popovic et Th. Zarcone (éds.), Naqshbandis. Cheminements et situation actuelle d’un ordre mystique musulman, Istanbul - Paris, Institut Franèais d’Études Anatoliennes - Éditions
Isis, 1990, p. 657-662.
— « Les Derviches balkaniques I : la rifâ‘iyya (Deuxième partie)», Zeitschrift fŸr Balkanologie, 26/2, Berlin, 1990, p. 142-183 (traduction des deux parties en serbo-croate : « Balkanski dervisi : I. Rifaije », Zbornik za Orijentalne Studije, 1, Belgrade, SANU, 1992, p. 155-224).
— « Les Ordres mystiques musulmans dans les Balkans à l’époque post-ottomane », Anatolia Moderna - Yeni Anadolu, II (Derviches et cimetières ottomans), Paris-Istanbul, Librairie d’Amérique et d’Orient / IFÉA, 1991, p ; 221-226.
— « Les Derviches balkaniques II : Les Sinanis », Turcica, XXI-XXIII [= Mélanges offerts à Irène Mélikoff par ses collègues, disciples et amis], 1991, p. 83-113.
— « Les Derviches balkaniques III : Les Shâdhilis », in : B.S. Amoretti et L. Rostagno (ed.), Yadnama in memoria di Alessandro Bausani, Roma, Bardi 1991, Vol. I, p. 389-407.
— « Sur les traces des derviches de Macédoine yougoslave » (en collaboration avec Nathalie Clayer), Anatolia Moderna - Yeni Anadolu, IV (Derviches des Balkans, disparitions et renaissances), Paris, A. Maisonneuve, 1992, p. 13-63.
— « Les Derviches et la mort. (Sur quelques croyances liées à la mort chez les derviches des Balkans) », La Mort dans le domaine turc, ƒtudes turques et ottomanes, Documents de travail, n¡ 3, Paris, URA D1425 (CNRS), juin 1993, p. 43-55.
— « Les Ordres mystiques musulmans et la cité. (L’implantation des tekke dans les Balkans) È (en collaboration avec Nathalie Clayer), in Luigi Serra (éd.), La città mediterranea. Eredita antica e apporto arabo-islamico sulle rive del Mediterraneo occidentale e in particolare nel Maghreb. Atti del Congresso Internazionale di Bari, 4-7 maggio 1988, Napoli, Istituto Universitario
Orientale, 1993, p. 299-310.
— Un Ordre de derviches en terre d’Europe (La Rifâ‘iyya), Lausanne, L’Âge d’Homme, 1993, 160 p.
— Les Derviches balkaniques hier et aujourd’hui, Istanbul, Isis, 1994, 373 p. [= Analecta Isisiana IX].
— « Les Mevlevihane dans le Sud-Est européen È, Osmanli Arastirmalari (The Journal of Ottoman Studies), XIV, Istanbul, 1994, p. 152-158.
— « À propos des statuts des Bektachis d’Albanie », in A. Popovic et G. Veinstein (éds.), Bektachiyya. Études sur l’ordre mystique des Bektachis et les groupes relevant de Hadji Bektach, Istanbul, Les Éditions Isis, 1995, p. 309-339 (également dans Revue des Etudes islamiques, LX, 1992-1 [1997], p. 301-326).
— « Les Balkans post-ottomans », in A. Popovic et G. Veinstein (sous la direction de), Les Voies d’Allah. Les ordres mystiques dans le monde musulman des origines à aujourd’hui, Paris, Fayard, 1996, p. 380-388.
— « La Rifâ‘iyya », in A. Popovic et G. Veinstein (sous la direction de), Les Voies d’Allah. Les ordres mystiques dans le monde musulman des origines à aujourd’hui, Paris, Fayard, 1996, p. 492-496.
« Heurs et malheurs d’un centre de derviches dans l’ex-Yougoslavie », in A. Popovic et G. Veinstein (sous la direction de), Les Voies d’Allah. Les ordres mystiques dans le monde musulman des origines à aujourd’hui, Paris, Fayard, 1996, p. 589-595.
— « Morts de saints et tombeaux miraculeux chez les derviches des Balkans », in Gilles Veinstein (sous la direction de), Les Ottomans et la mort. Permanences et mutations, Leiden-New York-Köln, E.J. Brill, 1996, p. 97-115.
— « La Troisième Phase des Melamis dans les Balkans », in Melâmis-Bayrâmis. Études sur trois mouvements mystiques musulmans (réunies par Nathalie Clayer, Alexandre Popovic et Thierry Zarcone), Istanbul, Les Éditions Isis, 1998, p. 179-205.
— « Magie, Islam / Balkans », « Soufisme, Islam/Balkans », Dictionnaire critique de l’ésotérisme (publié sous la direction de Jean Servier), Paris, PUF, 1998, p. 776-777 et 1225-1226.
— « Tarîka (II/6. La péninsule balkanique )» (en collaboration avec Nathalie Clayer), Encyclopédie de l’Islam, Nouvelle édition, tome X (livraisons 167-168), 1998, p. 272-274.
— « Les Courants anti-confrériques dans le Sud-Est européen à l’époque post-ottomane (1918-1990). Les cas de la Yougoslavie et de l’Albanie » (en collaboration avec Nathalie Clayer), in Frederick de Jong and Bernd Radtke (eds.), Islamic Mysticism Contested. Thirteen Centuries of Controversies and Polemics, Leiden-Boston-Köln, Brill, 1999, p. 639-664.
— « L’Image de l’autre chez les musulmans des Balkans à l’époque post-ottomane : regards croisés entre les représentants de l’orthodoxie musulmane et les représentants de la mystique musulmane » (Actes de la Conférence « Le Sud-Est européen, carrefour de civilisations », Paris, UNESCO, 9 et 10 février 1998), Bulletin de l’Association Internationale d’Études du Sud-Est européen, 28-29, Bucarest, 1999, p. 215-219.

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Introduction au soufisme
Références majeures
Eric Geoffroy
Initiation au soufisme
Edité par Fayard, Paris, 2003 (réédité en 2004), 322 p.
Traduit en anglais Introduction to Sufism : The Inner Path of Islam, World Wisdom, Bloomington (IN), 2010.
Traduit en arabe Al-Tassawuf : Tariq al-Islam al-Juani, Kalima, Abou Dhabi, 2011.
Edition en format poche : Le soufisme, voie intérieure de l’islam, Le Seuil (Points-Sagesses), Paris, 2009.

* Cette page est extraite du site de l'auteur de l'ouvrage : Éric Geoffroy 


Dossier de presse d’Initiation au soufisme :
« L’auteur de l’étude magistrale sur Le Soufisme en Egypte et en Syrie sous les derniers Mamelouks et les premiers Ottomans fait ici la synthèse d’une réalité riche et complexe dans ses enjeux historiques, culturels et doctrinaux. De cette entreprise risquée, l’auteur se sort bien, exposant avec une clarté remarquable la pratique spirituelle soufie... », revue Qantara (Institut du Monde Arabe).
« ...L’auteur s’emploie à combattre quelques préjugés tenaces : le soufisme n’est pas un ‘‘islam light’’, non plus qu’une démarche égoïste qui consisterait à se séparer du monde », X. Ternisien, Le Monde du 1er juillet 2003.
« ... Non que les ouvrages de référence manquent à ce sujet, mais parce que la plupart ne comportent qu’une approche partielle du phénomène soufi, ou sont d’accès difficile. A cet égard, celui d’Eric Geoffroy comble un vide... », Jean-Michel Belorgey, Les Carnets d’Etudes, revue du Conseil d’Etat (France).
« Ce premier ouvrage complet sur la doctrine et les pratiques de ce courant mystique de l’islam sunnite, présente également un aperçu historique de ce qu’on a appelé ‘‘le cœur de l’islam’’... », Thierry Zarcone, Revue d’Histoire du Soufisme.
« ...L’exposé de l’auteur est méthodique, rigoureux et largement accessible. Il saura satisfaire à la fois celui qui cherche à comprendre le lien entre soufisme et islam, celui qui souhaite appréhender les pratiques du soufisme tout autant que celui qui chemine sur la Voie et désire resituer celle-ci en termes historiques et sociologiques. », revue Soufisme d’Orient et d’Occident.
« ...L’islamologue strasbourgeois propose du soufisme une lecture attentive, parfois critique et tout à fait enrichissante... », J. Fortier, Les Dernières Nouvelles d’Alsace.
« ...Un livre capital, qui se fonde sur la conviction que l’islam et le soufisme sont intrinsèquement liés », site Oumma.com.
« Dans cet ouvrage, Eric Geoffroy, universitaire islamologue, excelle à définir le soufisme comme ‘‘le cœur vivant de l’islam’’...Cette initiation au soufisme est, à nos yeux, un véritable traité de spiritualité islamique », R. Michel, Secrétariat des Relations avec l’Islam.
« “Cet ouvrage, dit Eric Geoffroy, repose sur un pari : celui que l’approche intérieure du soufisme n’est pas incompatible avec une analyse critique”. Le pari est magnifiquement tenu... », J. Borel, Bulletin de la commission francophone pour le dialogue interreligieux monastique, DIM, n° 29, déc. 03.
« ...Les lecteurs trouveront ici des repères fondamentaux pour s’immiscer dans ce qui est une des toutes grandes spiritualités[...].Que voilà un livre qui aurait fait la joie de feus E. Vitray de Meyerovitch, F. Schuon et Massignon. », Sâdhana (site Bouddha.ch), 15 juillet 2003.
Une table ronde, destinée à la presse arabe, s’est tenue en juin 2003 à l’Institut du Monde Arabe, à l’occasion de la sortie de l’ouvrage. Voir le magazine de langue arabe Al-Nour n° 146, juillet 03, p. 63-68.

Quelques extraits :
     Il existe, dit-on, mille définitions du soufisme. Tentons une première approche. En islam, la tension entre les polarités exotérique et ésotérique est très accentuée. Dans le Coran, Dieu Se présente à la fois comme l’Extérieur (al-zâhir) et l’Intérieur (al-bâtin), sous des Noms en apparence opposés que le soufi devra unifier au cours de sa quête spirituelle. Pour les soufis, l’extérieur procède de l’intérieur, comme l’écorce d’un fruit enveloppe le noyau. En ce sens, le soufisme représente le coeur vivant de l’islam, la dimension intérieure de la Révélation muhammadienne et non une forme quelconque d’occultisme.
     Le soufisme peut encore être défini comme un aspect de la Sagesse éternelle. En plusieurs occurrences, le Coran évoque la « Religion immuable » (al-dîn al-qayyim), cette religion primordiale, sans nom, dont toutes les religions historiques sont issues. L’islam, dernier message révélé, est venu rappeler l’Unicité divine dont Adam fut le premier héraut. L’Esprit l’a investi comme il a investi d’autres formes religieuses auparavant. Pour désigner les spiritualités du christianisme et du judaïsme, certains musulmans parlent ainsi de « soufisme chrétien » ou de « soufisme juif ». Le soufisme authentique se joue dans cette harmonie que l’initié doit sans cesse restaurer, entre le corps et l’esprit, entre la religion établie sur terre, et sa réalité intérieure.
Une réalité sans nom

     Beaucoup de musulmans tiennent en suspicion le soufisme pour la seule raison que les termes sûfî et tasawwuf ne sont pas coraniques et n’existaient peut-être pas du vivant du Prophète : à leurs yeux, il s’agirait d’une « innovation blâmable ». Ibn Khaldûn, qui lui-même n’était pas soufi, répond qu’à l’époque du Prophète il n’était pas nécessaire de donner un nom particulier à la voie intérieure de l’islam. La nouvelle religion était alors vécue dans sa plénitude, exotérique comme ésotérique, car les Compagnons de Muhammad voyaient dans le Prophète le modèle de l’homme "réalisé". Le compagnonnage (suhba) résumait à lui seul tout le bénéfice spirituel que l’entourage du Prophète retirait de lui. Dans cette proximité de la source lumineuse prophétique, terminologie et doctrine n’avaient pas lieu d’être. Un cheikh du Xe siècle affirmait : « Le soufisme était auparavant [à l’époque du Prophète] une réalité sans nom ; il est maintenant un nom sans réalité. » Pour Shiblî, l’un des grands maîtres de Bagdad, qui affectionnait le paradoxe, le fait que les soufis aient reçu un nom provient des résidus de leur ego. S’ils avaient été réellement transparents, dénués d’attributs propres, aucun nom n’aurait pu leur être attribué.
     La doctrine et la terminologie du tasawwuf prennent forme pour l’essentiel au IXe siècle, époque de la "collecte" ou "codification" (tadwîn) de la doctrine islamique, qui dès lors se constitue en différentes sciences : les "fondements du droit", les "fondements de la religion", le "droit comparé", la "terminologie du hadîth", le "commentaire coranique" n’existaient pas plus du temps du Prophète que le "soufisme". Le terme salafî, qui désigne les musulmans modernes se réclamant des premiers croyants (salaf) et rejetant tous les apports doctrinaux, notamment mystiques, apparus au cours des siècles, n’a pas davantage d’appui scripturaire. C’est donc un devoir de mémoire pour les musulmans contemporains de porter au soufisme un égard semblable à celui qu’ils montrent pour les autres disciplines de l’islam.
* cf. site de l'auteur : http://www.eric-geoffroy.net/)

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Introduction au soufisme
Références majeures
Ibn Arabi  
La profession de foi. 
Actes Sud. Collection Babel, Paris, 2010.

Présentation de l'éditeur
Témoignage et enseignement, La Profession de foi appelle une double lecture : celle du croyant ordinaire et celle du fidèle engagé sur la voie spirituelle du soufisme. Qu'il expose les vérités théologiques ou qu'il traite les questions de l'lmâma, de la légitimité des quatre premiers califes et de la précellence des Compagnons du Prophète, Ibn 'Arabi force l'admiration par la clarté de ses démonstrations. A la fin du traité, évoquant le Paradis et l'Enfer, ainsi que les caractéristiques essentielles des sectes, il reste dans la lignée des professions de foi qui ont pour piliers le Coran et le Hadith. Toutes les audaces dont fut capable Ibn 'Arabi s'inscrivent ici dans la plus pure orthodoxie doctrinale.


Biographie de l'auteur :
Né en 1165 à Murcie en Andalousie, mort en 1240 à Damas, Muhyî al-Dîn Ibn Arabî, le "Maître suprême" ; est considéré comme le plus grand maître soufi. S'il n'a pas créé de tarîqa (confrérie religieuse), la profondeur de sa doctrine métaphysique et son enseignement initiatique ont exercé une immense influence sur les penseurs et mystiques venus après lui. Ibn Arabî a écrit près de cent cinquante ouvrages, qui constituent probablement la somme spirituelle la plus impressionnante de tous les temps.


Junayd 
Enseignement spirituel, 
traités, lettres, oraisons et sentences.
Quatrième de couverture
Junayd le Baghdâdî, désigné comme " le seigneur de la Tribu spirituelle ", est mort en 911. Il apparaît non seulement comme l'un des théoriciens essentiels de la mystique musulmane, mais encore comme l'un des véritables précurseurs de la " voie " initiatique. Pour lui, le soufisme s'ensource dans le Coran et la Tradition, participant ainsi de l'orthodoxie islamique. La lignée spirituelle de ce Maître fonde les confréries. On mesure alors l'importance de cet ouvrage - qui n'a d'équivalent dans aucune langue -, et qui rassemble des traités, des lettres, des oraisons et des sentences de Junayd.






Le soufisme au quotidien

de 
RACHIDA CHIH
Construite sur les liens directs entre le maître et ses disciples, à qui il transmet un enseignement ou un simple influx spirituel, la tarîqa (confrérie) est aussi un lieu d'hospitalité et d'intégration sociale. Ainsi les cheikhs de la Khalwatiyya sont à la fois des maîtres spirituels, transmetteurs de la baraka, et des notables à la tête d'une institution qui joue un rôle de redistribution économique au niveau du quartier ou du village. Une réalité aussi complexe doit être abordée sous plusieurs angles. L'étude de son rôle historique ne peut être détachée de celle de ses aspects doctrinaux car la fondation d'une tarîqa et sa fonction sociale reposent sur la reconnaissance de l'autorité d'ordre divin dont les cheikhs se sentent investis et des pouvoirs qu'elle leur confère sur terre. 
C'est dans une telle perspective historique et anthropologique que le rôle et la place des confréries en Egypte au XXe siècle sont ici abordés. La Khalwatiyya ne représente pas toutes ces confréries, encore moins tout le soufisme, mais son cas permet d'apporter un éclairage nouveau sur la tarîqa en tant que réalité spirituelle et sociale. Au moment où l'islam politique, très minoritaire, occupe le devant de la scène, elle montre aussi comment les fidèles vivent leur foi au quotidien.